L'IMPÉRIALISME A L'ÈRE NÉOLIBÉRALE
Gérard Duménil et Dominique Lévy
1 - Introduction
Il n'a jamais existé dans l'histoire du capitalisme, de période d'harmonie et de non violence. Les premières décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, les dites « trente glorieuses », font rétrospectivement figure de paradis perdu. Pourtant, ne furent-elles pas celle du colonialisme et des guerres d'indépendance, de la guerre prétendument froide et des brûlants affrontements qu'elles suscita comme en Corée ou au Vietnam ?
Mais le nouveau cours du capitalisme, depuis un quart de siècle, se singularise par la résurgence de formes de violence qu'on aurait pu juger désuètes. La chute du contre-empire soviétique ainsi que le fiasco des luttes révolutionnaires—dans ce qu'on appelait alors le tiers-monde, quand il en existait un second—n'a pas conduit les classes dominantes et la première puissance mondiale à modérer le cours de leur domination, à civiliser leurs méthodes. Les violences de l'économie, de la guerre et de la subversion sont toujours à l'ordre du jour. Quelles forces souterraines et obscures sous-tendent cette dynamique ? La réponse ne surprendra pas les marxistes : une lutte de classe d'envergure historique et mondiale. Sur la base de l'acquis de la destruction du second monde, il s'agit pour les classes dominantes d'une reconquête, d'une restauration.
Néolibéralisme et impérialisme, c'est à travers ces deux réalités que cette étude s'efforce de caractériser la période qui s'étend d'environ 1980 jusqu'aux premières années 2000. Elles n'ont pas le même âge. A l'évidence, le néolibéralisme est un objet nouveau et l'impérialisme un vieille chose. La section 2 propose quelques définitions. Les deux sections suivantes fournissent, chacune à leur manière, les informations susceptibles d'éclairer, essentiellement sur un plan économique, les natures et caractéristiques un néolibéralisme (section 3) et de l'impérialisme (section 4). La relation entre néolibéralisme et impérialisme peut être alors établie. La domination impérialiste sur le reste du monde a formidablement bénéficié des transformations néolibérales ; le stade néolibéral de l'impérialisme s'avère particulièrement fructueux pour les classes et les pays dominants drainant d'énormes revenus du reste du monde ; et, par contrecoup, le projet qu'incarne le néolibéralisme, celui du rétablissement du pouvoir et du revenu des classes propriétaires des moyens de production, s'en est trouvé renforcé. Cette transformation sociale réactionnaire est, cependant, traversée de contradictions (section 5). De quoi sera-t-elle porteuse ?
2 - Néolibéralisme et impérialisme
Il existe, certes, une idéologie néolibérale, mais le néolibéralisme définit une réalité : le nouveau cours du capitalisme depuis, au moins, le début des années 1980 :
L'idéologie et la propagande néolibérales mettent en avant les vertus du marché et de la libre entreprise, ce qui est une manière déguisée de parler du capitalisme ; l'intervention de l'État devrait être limitée au strict nécessaire. Ces principes ne sont pas étrangers au nouveau cours néolibéral du capitalisme. Dans chaque pays, la liberté d'entreprendre, d'acheter et de vendre, d'employer et de renvoyer des travailleurs, d'acheter des filiales et de fusionner, etc. fut accrue ; les droits des travailleurs reculèrent. Sur le plan international, les frontières commerciales furent réduites, voire levées, et les capitaux acquirent le droit de circuler librement. Du moins tous ces processus sont-ils en cours. Pourtant, dans bien des domaines, le pouvoir des États fut renforcé. C'est, notamment, le cas des politiques monétaires visant désormais, quasi exclusivement, à la stabilité des prix, au mépris du chômage ; partout les États furent les vecteurs de l'établissement du néolibéralisme, aux plans national et international. Les leviers aux mains des promoteurs de l'ordre néolibéral sont principalement, au niveau des entreprises, des taux d'intérêt élevés et un « gouvernement d'entreprise » (entendre une « gestion ») ciblée vers les intérêts des actionnaires ; un élément clef est la nouvelle discipline imposée aux travailleurs et aux gestionnaires. Au niveau des États, de nouvelles politiques sont mises en œuvre, politiques macroéconomiques (inflation faible) ou sociales (diminution du coût du travail), visant à promouvoir les mêmes intérêts. Au plan international, il s'agit de la mondialisation de l'ordre néolibéral, par l'élimination des barrières à la circulation des biens et capitaux, et l'ouverture des pays au capital international, notamment la vente, à bas prix, des entreprises publiques potentiellement rentables ; l'exportation des capitaux, les taux d'intérêt élevés, et les prix faibles et décroissants des matières premières, permettent le transfert d'énormes masses de revenus vers les pays impérialistes.
Il est difficile de dater une transformation aussi complexe que l'émergence du néolibéralisme. La fin de l'année 1979 représente, cependant, une date emblématique. Paul Volcker, nommé à la tête de la banque centrale des États-Unis, par Jimmy Carter en fin de mandat, décida d'augmenter les taux d'intérêt à n'importe quel niveau pour en finir avec l'inflation. D'autres transformations étaient déjà en cours depuis, en particulier, la crise du dollar, au début des années 1970, comme l'abandon des parités fixes caractéristiques du système de Bretton Woods (mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale) ; l'élimination des barrières ou simple restrictions à la libre circulation des capitaux étaient en cours ; la puissante machine financière des euromarchés et de l'eurobanque était déjà bien établie au plan international, affranchie du contrôle des banques centrales. L'incapacité à faire face à la crise structurelle qui frappa les principales économies capitalistes dans les années 1970, notamment l'inflation cumulative, créa les conditions économiques, sociales et politiques, qui permirent l'établissement du nouvel ordre social : échec de l'ordre ancien et pression des promoteurs du nouvel ordre se combinèrent donc. A cela s'ajoutait le fiasco, de plus en plus évident, du modèle soviétique et l'affaiblissement du mouvement ouvrier.
Ces transformations furent le fait de la fraction supérieure des classes capitalistes. Dans un capitalisme où propriété et gestion sont séparées, la propriété de ces groupes sociaux sur les moyens de production s'exprime à travers la détention d'actions, c'est-à-dire de titres ; ils sont également des créanciers, c'est-à-dire détiennent des titres de crédit leur ouvrant un droit sur une partie des profits des entreprises. Cette propriété a donc un caractère financier, et Marx réunissaient la position des actionnaires et prêteurs, souvent les mêmes, dans la catégorie du capital de prêt. Le fait que la gestion des entreprises passe aux mains de salariés aurait pu signifier une perte de pouvoir des propriétaires « financiers », mais le pouvoir de ces propriétaires s'est, d'emblée, concentré dans de puissantes institutions financières, comme les banques, les holdings financiers et fonds divers (de pension, visant au financement des retraites, ou autres). Nous appelons finance ces fractions supérieures des classes capitalistes et leurs institutions financières. Il ne s'agit pas d'une industrie particulière, comme la banque. Dans le capitalisme moderne, la classe des grands propriétaires du capital est relativement unifiée et possède des parties de tous les secteurs de l'économie (par ses titres) et les contrôle (à travers ses institutions financières). Cela n'empêche pas que les activités financières et le secteur financier aient acquis, dans le néolibéralisme, une importance accrue. D'une part, ces activités sont devenues beaucoup plus rentables, et, d'autre part, le contrôle de l'économie nationale et mondiale par les institutions financières est crucial dans le maintien et la perpétuation de l'ordre néolibéral. Pour ces raisons, on parle volontiers de financiarisation et de mondialisation financière.
Si Lénine dressa, dans L'impérialisme stade suprême du capitalisme, un tableau saisissant de la réalité du capitalisme au début du XXe siècle, nous ne donnons pas le même contenu au terme impérialisme. Il nous semble plus juste de faire de l'impérialisme une caractéristique générale et permanente du capitalisme. Depuis ses origines les plus reculées et encore embryonnaires (on peut penser à la ligue hanséatique), le capitalisme cherche les profits hors de ses métropoles, avec l'avidité qui lui est propre.
Cette quête, structurelle dans le capitalisme, s'est toujours doublée de processus de domination de tout acabit, allant de la simple imposition de l'ouverture des frontières à des pays de développement inférieurs, avec les conséquences dramatiques qu'on connaît, au colonialisme pur et simple, et tous les procédés de pression et d'extorsion. Ses moyens en sont la guerre et la subordination, l'acculturation, et, surtout dans le passé, l'évangélisation ; l'esclavage en fut un épisode particulièrement hideux, mais les conditions faites, de nos jours, aux populations des maquiladoras ou d'ailleurs ne sont guère enviables. C'est l'ensemble de ces relations qui constitue le système de l'impérialisme, défini par la recherche de profits à l'extérieur des métropoles capitalistes par des méthodes d'assujettissement.
Si l'impérialisme n'est pas un phase du capitalisme, il passe lui-même par diverses phases, qui font écho aux transformations des pays impérialistes eux-mêmes. Les caractéristiques principales changent. Par exemple, les relations commerciales furent dominantes aux premiers stades. Elles se combinèrent très vite avec des modes de financement particuliers, tenant de l'exportation du capital, comme dans l'empire américain de l'Espagne. Ainsi, l'impérialisme néolibéral possède-t-il naturellement ses caractères propres, comme le montre cette étude, en particulier l'importance des placements financiers.
L'impérialisme n'est pas le fait d'un pays, mais d'un ensemble de pays. Ceux-ci entretiennent des relations de lutte, allant jusqu'à la confrontation armée entre deux puissances, ou groupes de puissances dans des systèmes d'alliance, mais aussi de coopération. Chaque État y représente les intérêts de ses classes dominantes. Un pays peut occuper une position hégémonique, comme les États-Unis qui dirigent, dans le monde contemporain unipolaire, le groupe des pays impérialistes. Le rapport de domination s'établit alors à un double niveau : entre le pays dominant et les autres membres du groupe, et entre ces pays impérialistes et les autres pays dominés. Cette configuration est celle de l'hégémonie états-unienne dans le monde contemporain.
A l'évidence, dans ce monde néolibéral et impérialiste, les pays et États continuent à jouer un rôle central en dépit de la globalisation. Les grandes sociétés sont davantage transnationales que multinationales, en ce sens que par leur propriété et leur gestion, elles restent attachées à un pays particulier. Les propriétaires ont encore une nationalité. Malgré les paradis fiscaux, on peut voir les flux de revenus internationaux s'établir à l'avantage de certains pays. Les situations macroéconomiques des différents pays ne sont pas équivalentes, et ces particularités ont des effets majeurs. On montrera, notamment, les conséquences du fait que les États-Unis ne soient guère soumis à la nécessité d'équilibrer leurs comptes extérieurs, du fait même de leur puissance. Cette permanence de ancrages nationaux se manifeste, d'ailleurs, sans ambiguïté dans l'action que chaque État mène pour défendre ses intérêts nationaux.
3 - Néolibéralisme : revenus, patrimoines et train de vie des classes les plus riches
Avant d'analyser le néolibéralisme pour ce qu'il est, il convient de réfuter la thèse qui en fait un modèle de développement. Ni au centre, ni à la périphérie, le néolibéralisme n'apparaît comme tel. Même aux États-Unis, le taux de croissance de la production et le taux d'accumulation du capital (le taux de croissance du stock de capital fixe, c'est-à-dire l'ensemble des constructions et matériels dont dispose les entreprises pour produire) enregistrés depuis 1980 sont moins élevés que ceux atteints dans les décennies antérieures depuis la Seconde Guerre mondiale. Pourtant les États-Unis jouissent d'une situation privilégiée, liée à leur position dominante. En Europe, la réduction des taux de croissance et d'accumulation fut dramatique. En France, par exemple, le taux d'accumulation des sociétés non financières atteignait 8 % au début des années 1970 ; il chuta ensuite profondément pendant la crise structurelle des années 1970, et ne s'est pas rétabli avec le néolibéralisme ; à la fin du XXe siècle, il oscillait autour de 2 %. Corrélativement, l'Europe ne parvient pas à échapper à son chômage structurel.
La situation est particulièrement dramatique dans de nombreux pays de la périphérie. Si l'on met de côté des modèles très particuliers comme celui de la Corée, et quelques pays tels la Chine, l'Inde et le Chili, le tableau est saisissant en Amérique Latine et catastrophique en Afrique. La figure 1 montre le profil de la production au Brésil, au Mexique et en Argentine depuis plusieurs décennies. Dans ces trois pays, la rupture de la croissance se manifeste au début des années 1980. Aucun rétablissement n'est ensuite apparent, en dépit de la docilité de ces pays vis-à-vis de l'ordre néolibéral, et, dans le cas du Mexique, de l'association avec les États-Unis et le Canada depuis 1994, au sein de l'ALENA. La chute des taux de croissance et l'instabilité macroéconomique (la récurrence de récessions) sont particulièrement évidents pour ce dernier pays, tout commençant, brutalement, avec la crise de la dette en 1982.
Figure 1. Production (GDP) dans la périphérie (milliards de dollars 1996) : Brésil, Mexique et Argentine
Les données sont exprimées en parités de pouvoir d'achat, ce qui donne un sens à la comparaison des niveaux absolus, reflétant les tailles des trois pays.
Les finalités de l'ordre néolibéral sont d'une autre nature que le développement de la périphérie ou même l'accumulation au centre. Elles ont trait à la restauration des revenus et patrimoines des fractions supérieures des classes dominantes. Il n'existe pas de statistiques permettant de caractériser des classes, à proprement parler. Mais certains travaux et enquêtes fournissent des données relatives à la concentration des revenus et richesses. La figure 2 montre la fraction des revenus disponibles totaux des ménages aux États-Unis reçue par le 1 % le mieux servi.
Figure 2. Part du revenu disponible des ménages détenu par le 1 % aux revenus les plus élevés ( %) : États-Unis
On voit sur cette figure que le 1 % des ménages aux revenus les plus élevés recevait plus de 16 % du revenu total avant la crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale : « heureux » temps d'un capitalisme dominé par une bourgeoisie aisément identifiable. A la fin de la guerre ce pourcentage tomba subitement à 8 %, demeurant à ce niveau jusqu'aux début des années 1980. Les revenus du capital étaient profondément diminués et la hiérarchie des salaires, fortement réduite. Ces décennies sont souvent désignées comme celles du compromis keynésien. Outre cette réduction des inégalités, elles se caractérisaient par une forte autonomie des cadres (managers), tant au niveau des entreprises qu'à celui des instances centrales responsables des politiques économiques et de la gestion sociale (éducation, santé, etc.). Comme les propriétaires du capital, le secteur financier était peu rémunéré ; le profit restait dans les entreprises et était réinvesti. Avec le néolibéralisme, les pourcentages de la figure 2 s'envolent vers des niveaux similaires à ceux d'avant-guerre.
L'étude de la richesse totale de ces classes dominantes fait apparaître sa forte diminution relative pendant la crise des années 1970. Alors qu'après-guerre le 1 % des ménages les plus riches détenait environ un tiers de la richesse totale du pays, ce pourcentage chuta en quelques années à 22 %, au début des années 1970. En pas plus d'années, le néolibéralisme rétablissait la concentration des patrimoines (toujours relativement à l'ensemble de la population) à ses niveaux antérieurs à la crise, ou même plus élevés.
La restauration du statut de ces classes reste pourtant inachevée. Un élément crucial est la réduction de la fiscalité directe sur les hauts revenus. Elle est en cours, malgré la pression constante exercée par l'existence des déséquilibres budgétaires tenaces.
Comment de telles variations de revenus et de richesse furent-elles possibles ? Pendant les années 1970, les taux d'inflation étaient supérieurs aux taux d'intérêt ; les entreprises étaient peu rentables et distribuaient peu de dividendes ; corrélativement, le niveau de la bourse, corrigé pour l'inflation, avait été divisé par deux et stagnait. On comprend aisément comment des classes, dont le revenu est largement dérivé de la détention de titres, voyaient leur revenu et leur richesse compromises.
Le néolibéralisme changea tout cela. Les taux d'intérêt corrigés de l'inflation, antérieurement faibles s'envolèrent vers des niveaux de 5 % (pour le taux d'intérêt sur les crédits à long terme aux entreprises les mieux cotées). La rentabilité des entreprises s'améliora et elles distribuèrent un fraction croissante de leurs profits en dividendes. D'environ 30 % des profits après paiement des intérêts et impôts, le pourcentage de distribution monta graduellement, pour atteindre pratiquement 100 % à la fin du XXe siècle. Les cours de bourse (toujours corrigés de l'inflation) furent multipliés par 3 par rapport à leur niveau antérieur à la crise des années 1970.
Pas de miracle donc. Tout fut une affaire de pouvoir et de rapport de force, nationalement et internationalement.
La figure 3 montre la part de la consommation des ménages états-uniens dans le produit intérieur brut (PIB) depuis les années 1950. On voit clairement sur cette figure que ce taux oscillait autour de 62 % ou 63 % avant le néolibéralisme. Depuis le début des années 1980, ce taux augmenta régulièrement et de manière spectaculaire, pour dépasser 70 % au début du XXIe siècle.
Cette hausse de la consommation des ménages a deux origines : la hausse de la part de leur revenu dans le PIB et la baisse de leur taux d'épargne (la hausse de la part de leur revenu consacré à la consommation). Ces deux mécanismes concernent les ménages les plus riches.
En ce qui concerne la baisse du taux d'épargne, une étude de la Réserve Fédérale permet d'identifier les couches de la population qui sont à l'origine de cette chute. Toute la diminution de l'épargne s'est concentrée au sein du groupe aux revenus les plus forts, traditionnellement la source de l'épargne du pays (car les pauvres épargnent peu).
Figure 3. Rapport de la consommation des ménages au PIB (données trimestrielles, %) : États-Unis
La consommation des ménages est la somme d'achats de biens et services (y compris le logement.
Source : NIPA (BEA).
Les conséquences de ce processus furent amplifiées par le fait que ces couches concentrent les revenus financiers qui sont ceux qui ont fortement augmenté. Entre 1952 et 1979, c'est-à-dire avant le néolibéralisme, les revenus financiers (intérêts et dividendes, compte non tenu des gains en capitaux) représentèrent, en moyenne, 10 % du revenu total des ménages ; entre 1980 et 2003, ce pourcentage atteignit 17 %.
Le coût pour d'autres classes et d'autres pays en fut considérable : croissance lente, chômage, désarticulation des sociétés, misère, etc. Mais du point de vue de ses objectifs, le néolibéralisme fut un succès brillant.
4 - Puissance de l'impérialisme états-unien
On ne peut comprendre, cependant, la dynamique des revenus du capital aux États-Unis sans examiner les relations entre ce pays et le reste du monde. C'est là que la pression impérialiste proprement dite entre en jeu.
Il n'existe aucun moyen simple d'appréhender l'effet de la relation des États-Unis au reste du monde sur les revenus du capital dans ce pays. Les mécanismes sont, en effet, multiples. On connaît, par exemple, l'importance de l'achat de matières premières, y compris les sources d'énergie, à un prix favorable aux pays acheteurs. Au cours des décennies néolibérales, ces prix n'ont pas cessé de chuter, parfois des divisions par trois. D'autres mécanismes comme l'importation des cerveaux du reste du monde (le brain drain) contribuent fortement, non seulement aux revenus des États-Unis, mais également au maintien de leur prééminence technologique. Là aussi la quantification est problématique. A l'inverse, les systèmes de comptabilité nationale fournissent des estimations des flux de revenus, dits financiers, tels les paiements de dividendes et d'intérêts, ainsi que des profits des sociétés transnationales retenus à l'étranger mais qui sont la propriété des sociétés mères états-unienne.
En préalable à cette investigation, il faut préciser un point terminologique. On entend généralement par investissement l'addition qui est faite au capital fixe, au cours d'une certaine période. On peut y ajouter la variation des stocks. On utilise, cependant, de plus en plus couramment, le même terme pour parler d'un placement financier, par exemple, l'achat d'une action ou d'une obligation. Lorsqu'il s'agit d'un investissement direct, c'est-à-dire une prise de participation par une société de plus de 10 % du capital d'une autre, ce qui en fait une filiale, les épithètes « physique » et « financier » ne sont adéquats ni l'un ni l'autre. On opposera pourtant l'investissement en capital fixe et en stocks de produits, physique, à l'investissement financier, y compris l'investissement direct. Les investissements de portefeuille sont les investissements financiers, autres que les investissements directs.
On va considérer, en premier lieu, les investissements directs des sociétés transnationales des États-Unis à l'étranger. Les profits réalisés sur ces investissements se composent de dividendes, d'intérêts et de profits conservés à l'étranger. Les données disponibles permettent de les séparer de la masse des autres profits qualifiés de « profits domestiques ». A l'évidence certains de ces profits « domestiques » sont prélevés sur le reste du monde, du fait des prix faibles des matières premières ou de paiements effectués par des étrangers directement à des sociétés établies aux États-Unis (comme une partie des paiements d'intérêts sur la dette de la périphérie).
En 2000, l'ensemble des profits issus de l'investissement direct des États-Unis, soit les profits des filiales des transnationales dans d'autres pays, représenta 53 % des profits domestiques. Sachant que les profits domestiques contiennent encore une fraction de revenus appropriés sur le reste du monde, ce chiffre donne déjà une idée saisissante de l'importance pour les revenus du capital aux États-Unis de l'ouverture internationale de cette économie.
La figure 4 montre l'évolution de ce pourcentage des profits des transnationales sur leurs investissement directs à l'étranger aux profits domestiques. On voit une croissance assez régulière, d'environ 10 % en 1948, à 53 %, le point culminant en 2000. Cette progression est celle de la mondialisation de l'économie, et le néolibéralisme ne marque pas de rupture. En fait, cet ordre social, peu favorable à l'investissement physique, a considérablement ralenti la croissance du flux des investissements directs des transnationales des États-Unis, tant en volume qu'en part de la production totale de ce pays.
On dispose également d'une mesure de tous les revenus provenant de toutes les catégories d'investissement financier, y compris l'investissement direct, d'agents états-uniens dans le reste du monde. On peut également les rapporter aux profits domestiques pour en apprécier la dimension. Le pourcentage atteignit 100 % en 2000. C'est dire que la masse des revenus tirés du reste du monde sous forme de dividendes, d'intérêts et de profits retenus dans les filiales à l'étranger fut égale à celle des profits domestiques. Il ne s'agit donc pas d'un petit complément à l'activité territoriale.
Figure 4. Rapport des revenus venant de l'étranger aux profits des sociétés réalisés aux États-Unis
La série des profits domestiques des sociétés utilisée dans le calcul a été quelque peu lissée afin d'éviter les fluctuations reflétant les variations conjoncturelles du niveau général d'activité. Les fluctuations restantes sont principalement l'effet des variations des taux d'intérêt.
On retiendra donc le principal enseignement de cette analyse, en dépit des limitations des données disponibles : en 2000, les revenus financiers que les États-Unis tirent de leur relation au reste du monde sont supérieurs à l'ensemble des profits de leurs sociétés aux États-Unis. Un impérialisme musclé, donc, et crucial pour la rémunération du capital dans ce pays.
Il va sans dire que les étrangers effectuent également des investissements financiers aux États-Unis, ce qui ne fait qu'ajouter à l'importance des flux de revenus tirés du reste du monde. On va se limiter temporairement à un seul aspect de cette relation bilatérale, concernant les rendements des investissements des uns et des autres.
On notera que nous considérons ici seulement les investissements financiers que des agents du reste du monde effectuent aux États-Unis, et non leurs investissements dans tous les pays tiers. A l'inverse, on prend en considération tous les investissements de États-Unis dans tout pays. Il s'agit donc d'examiner la position des États-Unis en tant qu'investisseurs et en tant que lieu d'investissement.
Figure 5. Taux de rendement apparent sur les avoirs des États-Unis sur le reste du monde et sur les avoirs du reste du monde sur les États-Unis, corrigés de l'inflation ( %)
Source : International Transactions data (BEA) ; NIPA (BEA).
La figure 5 montre les taux de rendement sur les investissements des agents états-uniens à l'étranger et des étrangers lorsqu'ils investissent aux États-Unis. Une correction a été pour la dévalorisation de la dette par l'inflation. Deux types de commentaires s'imposent :
1. Les deux profils sont similaires. On note une forte hausse des rendements d'environ 4 points de pourcentage à la fin des années 1970, ce qui marque l'apparition des forts taux d'intérêt caractéristiques des années néolibérales. Les taux chutèrent quelque peu dans les années 1990.
2. La principale découverte est l'écart très prononcé des rendements, environ 4 % d'un bout à l'autre de la période. Cette différence est l'expression d'une forte asymétrie. Lorsque les États-Unis font des investissements financiers dans le reste du monde, ils sont très rémunérateurs, 7 % ou 9 % selon la sous-période, et très supérieurs aux rendements obtenus par les étrangers investissant aux États-Unis. Cet écart de rendement apparaît pour chaque composante de l'investissement financier, l'investissement de portefeuille et l'investissement direct.
La composition des investissements des États-Unis à l'étranger est très différente de celle des étrangers investissant aux États-Unis. Elle est faite, à environ 50 %, d'investissements directs, au lieu de 20 % pour les étrangers aux États-Unis. Ce pays fonctionne donc, dans la terminologie de Marx, comme une sorte de « capitaliste actif », alors que les étrangers ont un comportement davantage de « prêteurs », toujours selon la terminologie de Marx qui réunissait les actionnaires ne participant pas à la gestion des entreprises et créanciers sous la rubrique du capital de prêt. Ces rentiers sont, par exemple, de riches ménages d'Amérique latine ou des émirs du Moyen-Orient, ou encore les banques centrales investissant leurs avoirs en dollars en bons du trésor états-uniens, ce comportant ainsi en « États rentier ». Cet écart de composition explique en partie la différence de rendements sur l'ensemble de l'investissement financier.
5 - Une trajectoire insoutenable
Les sections précédentes jettent un éclairage saisissant sur la puissance de l'impérialisme états-unien. Le prélèvement sur le reste du monde est formidable par sa taille, et par son efficacité, bien exprimée dans ses rendements. On comprend, incidemment, quelle motivation peut avoir ce pays, en particulier son gouvernement, à préserver par tous les moyens, économiques, politiques et militaires, cette emprise. Mais on saisit également la dépendance ainsi créée. Cette trajectoire est, cependant, traversée par une contradiction majeure, dont cette section s'attache à décrire la nature.
On va, en premier lieu, examiner la relation entre l'épargne et l'investissement aux Etats-Unis. On entend ici par investissement, l'investissement en capital fixe des entreprises, selon les définitions données antérieurement. Épargne et investissements sont exprimés en pourcentage de la production totale aux États-Unis (le produit intérieur net, PIN), égale au revenu total compte tenu des flux de revenus avec l'étranger.
Le contraste entre les décennies néolibérales et les premières décennies de l'après-guerre est frappant. Avant 1980, les taux d'épargne et d'investissement des États-Unis oscillaient autour de 4 ou 5 %. Les deux taux chutèrent avec l'entrée dans le néolibéralisme : une diminution modérée, quoique significative du taux d'investissement, de 4,1 % avant 1980 à 3,5 % postérieurement, et une chute spectaculaire du taux d'épargne de 4,5 % à 1 %, pour les mêmes périodes. Avec une rapidité déconcertante, les États-Unis commencèrent à investir beaucoup plus qu'ils épargnaient, à partir du début des années 1980. Globalement, cela signifie qu'ils dépensaient, en consommation et investissement, nettement plus que leur revenu.
Il y a deux composantes dans cette formidable vague de dépenses. D'abord et très subitement, un fort déficit budgétaire apparut au début des années 1980. Il résultait de la hausse des taux d'intérêt, de la diminution des recettes et de la hausse des dépenses militaires (la « guerre des étoiles » de Ronald Reagan). Mais il existe une autre composante, qui, elle, s'est imposée graduellement et sans rémission ; c'est la hausse de la consommation des ménages décrite à la figure 3, qui entraîna la chute de leur taux d'épargne, et dont on a noté qu'elle est le produit de la dépense immodérée des classes les plus aisées.
Comment est-ce possible ?
Pour des raisons comptables, l'écart entre l'épargne et l'investissement de la figure 6 est égal au solde de la balance courante des États-Unis, c'est-à-dire la somme de la balance commerciale (exportations moins importations) et le solde des flux de revenus avec l'étranger (aux transferts unilatéraux près). C'est la première composante, les flux commerciaux, qui creusa l'écart, c'est-à-dire le déficit de la balance des paiements courants au cours des années néolibérales.
Lorsque les États-Unis importent plus qu'ils exportent, les étrangers reçoivent des paiements en dollars, sans contrepartie financière (ces dollars ne résultent pas d'un emprunt, par exemple). Si les étrangers vendaient ces dollars, le cours de cette monnaie baisserait, ce qui tendrait à corriger le déficit extérieur (sans qu'un tel ajustement soit automatique). En fait, les étrangers, du fait de la force de l'économie états-unienne et de la faiblesse de la situation macroéconomique de leur propre pays, effectuent des investissements financiers dans des actifs états-uniens. Ils prennent ainsi place dans le financement de l'économie des États-Unis en achetant des actions, en prêtant aux entreprises, aux ménages ou à l'État. La politique monétaire des États-Unis, qui ajuste les masses de crédits domestiques au niveau requis par la poursuite d'une activité stable, dose les compléments à cet apport extérieur .
Est-ce grave ? Un premier problème est celui de la volonté des étrangers de conserver ces dollars et, donc, d'effectuer ces investissements financiers (puisqu'ils n'ont évidemment pas intérêt à conserver ses avoirs en liquide, sans rémunération)—sachant qu'on parle ici du total des investissements étrangers, indépendamment des investissements des États-Unis à l'étranger. Vue des premiers mois de 2004, on peut se demander si la chute du dollar depuis 2002 est l'expression d'un tel retournement. Il faut pourtant noter que le dollar était haut en 2002. On peut également penser que les États-Unis souhaitèrent et, très probablement, contribuèrent à cette baisse pour soutenir leur économie en récession. Mais même sous l'hypothèse de la continuation de ces investissements financiers étrangers, on voit surgir une contradiction qui met en question la poursuite de la trajectoire de l'économie états-unienne dans la durée.
Le problème est simple. A force de permettre le financement extérieur par le niveau de leurs importations, les États-Unis ont donné à l'apport des étrangers une place importante dans le financement de leur économie, et doivent, à ce titre les rémunérer. Fort heureusement pour l'économie états-unienne, les investissements des étrangers sont mal rétribués, mais cependant la ponction sur les revenus du capital aux États-Unis va croissant.
Figure 6. Rapport au produit intérieur net des flux de revenus sur les avoirs des États-Unis sur le reste du monde et du reste du monde sur les États-Unis
Un signe positif de la différence (?) signifie que le reste du monde perçoit davantage de revenus provenant des États-Unis que les États-Unis, provenant du reste du monde.
Source : International Transactions data (BEA) ; NIPA (BEA)
La figure 6 montre les flux de revenus entre les États-Unis et le reste du monde, flux entrant et sortant. La première courbe (– –) décrit, comme à la figure 4, le flux de revenus entrant, mais le dénominateur est, cette fois, la production des États-Unis. Ces flux représentèrent 4 % du PIN en 2000. Ce pourcentage est moins impressionnant que celui de la figure 4, mais il faut garder présent à l'esprit que les profits des sociétés ne représentent qu'une « faible » fraction du revenu total. La même figure montre aussi le pourcentage croissant des flux sortant (---).
On peut distinguer trois périodes. De 1946 à 1972, les deux pourcentages s'élevèrent lentement, alors que leur écart augmentait, lui aussi, doucement. La période 1973-1979 occupe une position intermédiaire. Les flux entrant crurent plus rapidement, jusqu'à 2,7 %, et les flux sortant, seulement jusqu'à 1,5 %. Mais cette hausse des flux entrant n'était pas à la hauteur de leur montée spectaculaire au cours des deux dernières décennies. Alors que les flux entrant stagnaient, les flux sortant continuèrent leur ascension jusqu'à les rejoindre, atteignant un maximum de 4 % en 2000.
La troisième ligne de la figure (?) décrit l'écart entre les deux flux, soit le flux entrant net des États-Unis. Ces flux nets, à l'avantage des États-Unis crurent sensiblement entre 1973 et 1980. Mais l'innovation radicale fut l'interruption de cette croissance, puis la chute dans les années suivantes. Ce surcroît des revenus tirés par les États-Unis du reste du monde s'annula alors, et, depuis 2002, devint même négatif pendant certains trimestres.
L'explication de cette dégradation est, évidemment, l'excédent croissant des avoirs des étrangers sur les États-Unis décrit antérieurement. Malgré la forte rentabilité des placements de ce pays à l'étranger, leur position extérieure s'est, à ce point, détériorée, qu'ils commencent à payer aux étrangers davantage de revenus financiers qu'ils en reçoivent. On se souviendra que la cause de ce mouvement est la vague de consommation des ménages les plus riches.
On peut illustrer cette situation nouvelle en examinant les flux de revenus entre les États-Unis et l'Amérique Latine à la figure 7. Les flux considérés sont des flux nets, c'est-à-dire les flux entrant aux États-Unis depuis l'Amérique Latine, moins les flux sortant de ce pays à destination de cette région du monde. Une courbe concerne le total, et deux courbes les flux correspondant aux investissements directs et de portefeuille, les deux composantes du flux total.
Figure 7. Flux nets (entrant moins sortant) de revenus entre les États-Unis et l'Amérique Latine
Source : International Transactions data (BEA) ; NIPA (BEA)
La figure 7 montre que les flux nets totaux en faveur des États-Unis montèrent jusqu'à plus de 0,5 % de la production de ce pays au début des années 1980 (ces flux ne tiennent pas compte de la dévalorisation des dettes par l'inflation). Ils diminuèrent ensuite jusqu'à un plateau de 0,15 % par an, avant de plonger dans la crise de la fin du siècle (récession états-unienne et crise en Amérique Latine, notamment en Argentine). L'Amérique Latine est donc une des régions du monde qui contribua à la baisse des flux de revenus du reste du monde en faveur des États-Unis.
Le plus intéressant est, cependant, la décomposition par type d'investissement. On y retrouve des caractéristiques déjà identifiées. En premier lieu, la figure révèle l'importance et la stabilité des revenus tirés des investissements directs des transnationales états-uniennes, qui s'établit à environ 0,2 % de la production de ce pays. En second lieu, on observe la chute des revenus nets sur les investissements en portefeuille, puis la négativité de ces flux, ce qui signifie que les États-Unis payèrent, et continuaient à la faire en fin de période, des revenus financiers, intérêts et dividendes, à des investisseurs d'Amérique Latine supérieurs à ceux qu'ils reçoivent (malgré la dette de la périphérie). C'est là l'image de la fuite des capitaux des classes aisées de ces pays vers la mère patrie capitaliste états-unienne. On peut noter, en particulier, la hausse de ces flux nets de revenu (une baisse sur la figure) à partir de 2000. Ce mouvement reflète un flux net croissant d'investissement de portefeuille. Avec l'exception de l'année 1998, l'Amérique Latine finança, en fait, le long boom états-unien de la seconde moitié des années 1990. Ce tableau de l'Amérique Latine, créancière des États-Unis caractérise de manière frappante la nouvelle configuration des relations financières au plan mondial. Pour cette région du monde, le problème est, bien entendu, la séparation entre les États et entreprises endettés et certain ménages riches. Comme chacun sait, tout le monde ne souffre pas dans le continent latino-américain.
6. Conclusion
Les mécanismes décrits dans les sections précédentes révèlent l'existence d'une contradiction dans le système de l'impérialisme états-unien à l'époque néolibérale. On peut résumer la chaîne complète de la manière suivante :
Revenus élevés et gains en capitaux des couches aisées
(renforcés par la ponction sur le reste du monde)
et politique monétaire relativement laxiste
Croissance de la consommation des couches aisées
Déficit croissant des comptes courants
Croissance de la dette extérieure
Croissance des flux de revenus payés au reste du monde
Diminution des revenus du capital aux États-Unis
La poursuite de la trajectoire actuelle est soumise à deux conditions immédiates : (1) que les étrangers acceptent d'investir leurs dollars aux États-Unis, donc que le cours du dollar se maintienne ; (2) que l'écart de rémunération des investissements financiers des étrangers (figure 5) par rapport aux investissements états-unien ne diminue pas. On peut noter, à ce dernier point de vue, que si les États-Unis devaient payer aux étrangers des taux de rendements égaux à ce dont ils bénéficient, le flux sortant serait égal au total du profit intérieur des sociétés états-uniennes ! Il va sans dire qu'une telle situation ne sera jamais atteinte.
D'un point de vue états-unien, cette trajectoire longue ne peut pas être prolongée sans remettre en question la domination de ce pays et l'opulence de ses classes dominantes. Elle transformerait les États-Unis en pourvoyeurs de revenus financiers pour le reste du monde, au détriment de leur propre classe dominante. Ce qui est en question est donc bien un changement de trajectoire.
Dans la discussion des scénarios pour l'avenir, il convient de bien faire la différence entre néolibéralisme et impérialisme. En premier lieu, de même que les États-Unis étaient déjà impérialistes pendant les décennies du compromis keynésien (de fait, depuis qu'ils existent), donc avant le néolibéralisme, ils le demeureraient dans l'éventualité d'une nouvelle phase, au-delà du néolibéralisme. En second lieu, il faut noter que le problème posé par l'enchaînement ci-dessus est le fait du néolibéralisme, et non pas de l'impérialisme. La capacité impérialiste des États-Unis reste pleine et entière, voire se trouve renforcée.
Quels changements ? On peut y voir quatre composantes : (1) la réduction de la consommation des couches les plus aisées ; (2) des taux d'accumulation plus élevés et financés par le pays lui-même ; (3) une demande dirigée vers la production nationale ; (4) éventuellement, une pression extérieure accrue sur le reste du monde. Les problèmes sont cependant multiples :
Le nouveau cours pourrait entrer en contradiction avec la poursuite de l'entreprise néolibérale. Une méthode, dont le passé a révélé l'efficacité, pour rétablir les taux d'accumulation, est de conserver les profits dans les sociétés non financières, au lieu de les verser en intérêts et dividendes. Mais qu'advient-il alors des revenus des classes dominantes, et, bien entendu, de leur train de vie ? On peut aussi envisager des mesures stimulant l'investissement des entreprises. Des taux d'intérêt plus faibles iraient, encore une fois, à l'encontre des objectifs du néolibéralisme. Mais l'État pourrait s'impliquer dans le financement de taux différentiels ou des mesures d'incitation fiscale, ainsi que la prise en charge des risques, ce qu'il fait déjà pour les emprunts des ménages.
Une solution envisagée pour remédier au déficit extérieur est de laisser diminuer le cours du dollar. On connaît les limites de ce procédé. Certains pays ont indexé, de fait, leur monnaie sur le dollar et un changement de cours ne modifie pas les conditions du commerce entre ces pays et les États-Unis. Il n'y a pas de panacée. L'exemple du commerce entre les États-Unis et le Japon montre que la hausse du yen ne suffit pas à rectifier les trajectoires. Mais un taux de change faible du dollar et la menace de la poursuite de sa baisse sont généralement jugés incompatibles avec les visées impérialistes des États-Unis. De même, de nouvelles avancées vers un protectionnisme accru, ou toute limitation à la mobilité des capitaux s'ils se retiraient dangereusement des États-Unis, déclencheraient des mesures réciproques minant la domination impériale états-unienne, dans ses modalités néolibérales.
Une rectification de la trajectoire sera rendue délicate par la nécessité de stabiliser la situation macroéconomique du pays. C'est là que resurgit la question de la crise, non pas en tant qu'épisode catastrophique, déstabilisant définitivement l'ordre capitaliste et impérialiste, mais comme contrainte dans la poursuite de la trajectoire états-unienne. La politique monétaire soutient la demande dans ce pays, en laissant filer la dette des ménages. C'est le mécanisme central de soutien de la demande, au-delà du peu orthodoxe déficit budgétaire. L'endettement des ménages continua de croître pendant la récession du début des années 2000, et toute tentative de freinage risquait de transformer la récession en un effondrement de beaucoup plus grande envergure. Concilier la rectification des déséquilibres extérieurs, causés par la dépense excessive des ménages, et le soutien de la demande intérieure est une tâche hautement problématique—sans parler du risque encouru par l'État du fait du transfert à des organismes publics, des créances des ménages auprès du système bancaire.
On peut évidemment conjecturer que les États-Unis feront tout ce qui sera en leur pouvoir pour accentuer le prélèvement sur le reste du monde. Mais la détérioration de leur position extérieure pourrait renchérir le coût de leur financement étranger par l'apparition d'une prime de risque en défaveur des États-Unis.
Derrière ces mécanismes, il faut identifier une gigantesque lutte de classe et de pouvoir. L'issue sera donc politique. Comme le disait Marx, les hommes font leur propre histoire, mais il la font dans des conditions déterminées. L'ambition de cet article de donner une représentation de ces conditions, essentiellement économiques. Mais cela ne détruit pas la primauté du politique.
Ces luttes doivent être appréhendées au double niveau national et international :
Sur le plan national, le néolibéralisme repose sur un compromis social avec les classes moyennes supérieures, détentrices de titres, directement ou dans leurs fonds de pension. Ces couches ont acquis le sentiment d'accéder à l'univers merveilleux de la propriété capitaliste. Si les distributions de dividendes et les taux d'intérêt réels étaient ajustés à la baisse, ce compromis serait remis en question. Dans quel sens ? Vers un nouveau compromis social au-delà du néolibéralisme, plus « démocratique », comme le compromis keynésien antérieur, ou vers un ordre social plus autoritaire et répressif ?
Sur le plan international, de nouvelles formes de luttes apparaissent, celles de certains États de la périphérie qui prennent conscience du sort qui leur est fait dans ce monde des puissants (on pensera à l'échec des négociations de Cancun en 2003), et celle de couches de la population qui perçoivent la convergence de leurs intérêts au plan mondial, dans le mouvement « altermondialiste ». Ces luttes se déroulent, avec en toile de fond la montée de mouvements extrémistes, qu'ils soient ceux de l'intégrisme islamique ou des nouveaux croisés de la droite.
La vigueur de la pression que ces luttes sont susceptibles d'exercer sera fortement dépendante des contradictions de la trajectoire économique états-unienne que cet article s'est attaché à décrire. Qui saura donc réagir avec le plus d'efficacité à ces tensions ? Les forces de la réaction sociale ou celles du progrès vers ce monde meilleur tant attendu ? Bien malin, celui qui peut prédire l'aboutissement de tels affrontements.
* MODEM-CNRS, Université de Paris X-Nanterre, 200, av. de la République, 92000 Nanterre, France. Email: gerard.dumenil@u-paris10.fr.
**CEPREMAP-ENS, 48, bd Jourdan, 75014 Paris, France. Email: dominique.levy@cepremap.ens.fr.
G. Duménil, D. Lévy, 2004.
G. Duménil, D. Lévy, 2004, ch. 23.
F. Chesnais, 2004,.
V. Lénine, 1916.
Déjà décrites par Marx : 1853.
T. Piketty, E. Saez, 2003.
E. Wolff, 1996.
D. Maki, M. Palumbo, 2001.
R.J. Mataloni, 2000.
En 2000, les profits domestiques après-impôts s'élevèrent à 7,1 % du PIN des sociétés, qui est, lui-même, égal à 61,6 % du PIN de l'ensemble de l'économie.
Cette étude fait abstraction des nouvelles tendances du changement technique et des pressions pour réduire le coût du travail. Voir G. Duménil, D. Lévy, 2000.