LA GAUCHE FRANÇAIS SENS DESSU DESSOUS
Alexandre Bilous
La gauche française porte encore les stigmates de sa défaite du printemps dernier, lorsque Lionel Jospin fut éliminé du deuxième tour de l’élection présidentielle, devancé par Chirac et Le Pen. Alors que la droite et ses projets sont à l’offensive, sur le plan social comme sur celui des libertés publiques, la gauche et les divers mouvements ou associations peinent à faire entendre un autre discours. Le contraste est patent entre la mobilisation qui avait suivi l’accession de Le Pen au deuxième tour (notamment la manifestation énorme du 1ier mai) et les difficultés rencontrées aujourd’hui par les partis de gauche ou les groupes de la gauche radicale pour mobiliser ou même parfois pour formuler des propositions crédibles ou audibles.
Pourtant, on note dans ces mêmes groupes ou partis un regain d’adhésions. Plus ou moins important selon les organisations, mais réel. Le parti socialiste est vraisemblablement un de ceux qui ont le plus bénéficié de ce courant. Selon un responsable socialiste du XI° arrondissement de Paris, en 2002, sa section est passée de 358 membres à 660. Sur l’ensemble de Paris, le nombre d’adhérents est aujourd’hui (mi janvier) de 7667, soit une croissance de 2648 unités en un an. Pour la plupart, dit ce responsable, « ce sont des individus sans aucune formation ni culture politique ». Même le parti communiste (pourtant tombé, en termes d’électeurs, au plus bas de toute son histoire et devancé par deux candidats d’extrême gauche) a connu, après le 21 avril un petit sursaut d’adhésions.
La déconvenue a été telle le jour du premier tour que nombre de sympathisants ont décidé de sauter le pas et de s’engager directement dans la vie politique, même si au total, le nombre d’adhérents est moins élevé que dans les autres partis de gauche européens (le PS totalise tout au plus 130 000 membres).
Un tel échec, cela doit se digérer. Etre analysé. Il faut en soupeser les causes. Examiner les relations entre la gauche au pouvoir, celle qui n’y a pas été, et la masse des gens qui, en d’autre temps, aurait pu voter pour elle.
Beaucoup de choses ont déjà été dites : la dispersion des candidatures, le bilan mal perçu de Lionel Jospin, la trop forte ressemblance des discours de droite et de gauche sur nombre de thèmes électoraux (l’insécurité, la politique européenne, les contraintes de la mondialisation, etc.). Mais de très nombreux éléments du passé n’ont pas été analysés, notamment le rapport entre gouvernants et gouvernés, la place du travail dans la société et ses évolutions, les relations entre la gauche et les mouvements sociaux.
Depuis le mois de juin, peu d’avancées ont été faites sur le chemin de la critique du passé. Certains estiment même qu’il ne faut pas se complaire dans la repentance et qu’il est nécessaire de cesser de se battre la coulpe. L‘opposition est là pour s’opposer. Le plus urgent pour elle est de faire son métier. Quant à l’avenir, les stratégies divergent, au sein même des différents partis. Les premiers comptes se solderont lors des congrès (du PS et du PC notamment) qui auront lieu au printemps, premier jalons posés pour le choix des orientations et des têtes de liste pour les élections européennes (2004) et surtout pour les prochaines présidentielles et législatives (2007). Dans l’éventail des attitudes et des positionnement politiques qui caractérisent la gauche, le choix a été fait dans cet article de privilégier celles qui permettent le mieux d’éclairer les débats en cours aujourd’hui en France.
1. Ceux qui sont déjà prêts à repartir comme avant
Henri Weber est sénateur socialiste. Il a fait ses premières armes politiques au sein de l’UEC (Union des étudiants communistes), puis a surtout été connu comme dirigeant de la LCR (Ligue communiste révolutionnaire). Depuis de nombreuses années, il est l’un des proches de Laurent Fabius et travaille donc en étroite collaboration avec celui que d’autres membres du PS désignent comme l’un des chantres du social-libéralisme. Pour lui, la situation n’est pas si mauvaise qu’elle le semble de prime abord, dans la mesure où la capacité de récupération du PS est forte. Ce parti compte 40.000 élus « dont le principal objectif est de persévérer dans l’être », et qui sont implantés, qui ont des amis, des familles, une audience, etc. Pour Weber, ces élus constituent la seule et la vraie force du parti. De plus, au sein du PS « on a mis en place une ingénierie pour maîtriser les conflits internes. Les risques de scission sont quasi nuls « . C’est pourquoi Weber estime que le PS « est la seule force de gouvernement et d’alternance ». « Le reste de la gauche, ce sont de petites forces d’appoint. La plupart n’ont pas l’autonomie suffisante pour décrocher des mandats. Elles ont besoin de nous. Nous sommes incontournables ».
Son optimisme est renforcé par un constat : « depuis 25 ans les alternances sont systématiques », c’est-à-dire que les électeurs ont chaque fois « sorti les sortants » et choisi l’autre camp. Interrogé sur les raisons de l’échec du 21 avril, il répond d’abord « accident électoral », dans la mesure où Le Pen ne distançait Jospin que de quelques milliers de voix. Puis le fond, il reprend un certain nombre d’arguments déjà connus : « Sur la sécurité publique et sur l’autorité de l’Etat, nous n’avons pas su montrer que nous pouvions faire face. D’autre part il est certain qu’on a assisté depuis ces dernières années à une fragilisation de la condition salariale. Il ne faut pas oublier non plus les effets pervers d’une série de réformes, comme les 35 heures, ou la CMU – couverture maladie universelle – qui a exaspéré les travailleurs payés au SMIC dans la mesure où elle bénéficiait à des sans travail ou à des sans logis ».
A partir de ces « constats » Weber pense qu’il est possible de gagner en 2007, « d’autant plus qu’il faudra compter avec les erreurs de la droite ». Et à partir de 2004, « nous aurons une série d’élections – régionales, cantonales – qui seront autant de tests ».
Enfin, abordant un sujet encore tabou dans le PS, Weber se prononce pour un candidat unique de la gauche en 2007 et pour la constitution d’un parti unique de la gauche, qui ferait pendant à l’UMP.
2. Les « modernisateurs » du PS
Arnaud Montebourg, Julien Dray et Vincent Peillon sont les animateurs du « nouveau Parti socialiste » (NPS). Pour eux l’élection présidentielle n’est pas seulement un accident. Ils écrivent dans leur déclaration de principes : « Après le séisme du 21 avril, le défi lancé à la gauche tout entière et au Parti socialiste en particulier est de faire lever un nouvel espoir. Ce n'est pas qu'une ambition, c'est une obligation. Ne pas y répondre, s'y dérober, se perdre en atermoiements ou en habiletés, c'est, pour les socialistes français, prendre le risque d'une situation à l'autrichienne, le risque d'enfanter à nouveau des désastres prévisibles et, peut-être, durables ». Leurs objectifs consistent en la volonté de militer en faveur une nouvelle constitution, plus démocratique que la V° République, en la démocratisation du PS, en une réforme de la fiscalité en vue d’aboutir à une meilleure redistribution, en une réforme des mécanismes de décision européens et en une réhabilitation du travail.
Le principal atout de cette équipe, c’est sa jeunesse et son désir de contester les « éléphants », c’est-à-dire les caciques du PS.
3. La gauche de la gauche
- Au sein du PS, la « gauche de la gauche », qui s’intitule « Nouveau Monde » est conduite par Henri Emmanuelli et Jean-Luc Mélenchon. Ils font une critique de la dérive néolibérale du gouvernement Jospin, qui l’a coupée des forces vives de la gauche. Ils prônent une rupture avec le modèle dominant, ou tout au moins des ruptures significative et se prononcent pour la défense du secteur public contre sa privatisation ou sa libéralisation.
- Dans le PCF, deux courants refusent aussi l’inflexion « droitière » de leur parti, caractérisée selon eux par la soumission du PC au PS et par l’abandon des principes communistes. Il s’agit de petits groupes, la « gauche communiste » et la tendance « Rouges vifs », marqués par une vieille tradition stalinienne qu’ils refusent d’abandonner.
4. Ceux qui veulent peser sur le PS
Depuis la mi décembre et le début janvier une nouvelle équipe est aux commandes des Verts. Alain Lipietz, qui avait été écarté de la candidature à la présidence de la République en 2001 au profit de Noël Mamère, a ainsi pris sa revanche. Il a certes une réputation de gauchiste anti-PS, mais sa motion propose aux Verts avant tout d’être mieux pris en compte par le plus grand parti de la gauche : « Nous ne réoccuperons notre place dans les institutions que si une écologie forte et populaire y est possible. Avec le PS, ce ne sera faisable que dans un rapport de forces l'obligeant à prendre en compte nos propositions. Il faut pour cela : renforcer les Verts, notamment en lançant des campagnes d'adhésions et en approfondissant le débat avec tous les écologistes ; multiplier nos rapports avec les forces politiques, partis, associations et mouvements qui, à un titre ou un autre, cherchent une alternative au productivisme, au libéralisme, à l'autoritarisme, au racisme, au machisme et à l'homophobie ; engager une dynamique permettant un enrichissement mutuel, dans le respect des différences, et offrir une perspective politique crédible aux abstentionnistes, aux électeurs protestataires et aux déçus de la gauche : c'est ce que nous nommons la " convergence solidaire " ».
5. Les « pôles de radicalité »
Pôle de radicalité. Voilà une expression qui fait florès dans le langage politique français depuis quelques années, et surtout depuis le 21 avril. Elle n’est pas exempte de confusion, car elle peut revêtir plusieurs significations. Sur un plan directement politique partidaire elle peut vouloir dire gauche de la gauche, extrême gauche. Elle peut être également désigner toute une mouvance, faite d’associations et de mouvements divers, qui ne se reconnaît pas (ou seulement partiellement) dans les groupes ou partis organisés tels qu’ils existent aujourd’hui. Son champ d’intervention peut être très local (agir contre une bavure policière dans un quartier donné) ou très global (lutte contre la mondialisation).
Elle a été utilisée à tout propos.
1. Certains en ont usé pour parler du courant « Nouveau monde » du PS, avant que ses initiateurs ne la réfutent, car ils estiment que l’application de ce vocable risquerait de figer les clivages internes.
2. Pour la LCR, cette expression est synonyme de « gauche de la gauche ». Dans une tribune publiée par Libération le 9 janvier dernier, Olivier Besancenot, candidat à l’élection présidentielle de 2002 (près de 4,5% des suffrages), ne recherche pas une articulation entre mouvement social et mouvement politique mais annonce directement la couleur. Le débat ne saurait être que politique et ne concerne au bout du compte que les partis dont la responsabilité est de donner une perspective aux mouvements. Parlant de « l’autonomie du mouvement social » il estime que « s'il y a disjonction, ce n'est pas entre "gauche sociale" et "gauche politique", entre "mouvement social" et partis politiques, mais entre gauche libérale et gauche radicale. Rassembler cette gauche radicale, construire une nouvelle force anticapitaliste, écologique et féministe, un débouché politique de référence pour le mouvement social, est depuis longtemps l'objectif de la Ligue ».
3. Au parti communiste, les refondateurs (derrière Patrick Braouzec, député maire de Saint Denis – où aura lieu le prochain Forum social européen –, Pierre Zarka, Martelli), défendent une politique de convergences avec les mouvements sociaux et la création d ‘un pôle de radicalité, le tout combiné avec un approfondissement de la mutation du parti communiste.
Patrick Braouzec, lors d’un entretien, constate que « les organisations traditionnelles sont en panne, alors que parallèlement il y a un foisonnement dans le tissu associatif ». Le renouveau de la gauche peut venir de la recherche « d’une articulation entre mouvement populaire et projet politique », sans suprématie d’un niveau sur l’autre.
D’ailleurs estime Braouzec, « la forme parti, avec ses hiérarchies internes, son système figé, est pour moi dépassée. Il faut réfléchir à d’autres modalités d’organisation, à une alternative », qu’il avait définie dans un livre paru il y a trois ans (« Drôle de coco ») comme « la maison des communistes ». Cette nouvelle forme passe par « une articulation avec d’autres partis et par un articulation avec les mouvements sociaux ». Pour que la gauche l’emporte le député de saint Denis pense que « le PS aurait intérêt à avoir à ses côtés une organisation ou un mouvement porteur de ruptures, mais prêt à prendre des responsabilités, plutôt que de laisser se développer une extrême gauche qui ne lui sera d’aucun secours ».
Le « pôle de radicalité » dont il parle – même si, selon les refondateurs, il ne faut pas « fétichiser » cette expression – exclut une alliance de sommet avec des groupes comme la LCR ou avec toute autre organisation, mais « doit être le fruit d’un travail permanent avec tout ce qui bouge dans la société, tout ce qui peut ouvrir de vraies alternatives ».
Interrogé sur l’atonie actuelle des mouvements sociaux, et notamment sur la faiblesse extrême des syndicats (moins de 10% de syndiqués en France, moins de 6% dans le secteur privé), il n’en reste pas moins optimiste sur la possibilité de voir émerger brutalement, comme c’est souvent le cas dans ce pays, un mouvement important, à l’occasion des remises en causes sociales et sur le plan des libertés de la part de la droite.
Comme le souligne Patrick Braouzec, si les divers mouvements trouvent peu la place de s’exprimer, s’ils ont des difficultés à traduire de manière permanente et visible tout ce qui bouge dans les tréfonds de la société, on assiste néanmoins à un réel foisonnement associatif, profondément divers, couvrant une grande diversité de champs (culture, sport, caritatif, social, sociétal, etc.) impliquant des centaines de milliers de personnes.
Une des associations les plus intéressantes à signaler est certainement ATTAC, car elle a aujourd’hui essaimé dans de nombreux pays (54 à ce jour), et car, traitant des sujets de la mondialisation et de ses conséquence, elle est une des rares organisations française à avoir su attirer en son sein de nombreux jeunes.
Un mouvement multiforme
C’est un éditorial d’Ignacio Ramonet dans le Monde diplomatique en 1997 qui propose de créer une organisation autour de la Taxe Tobin, ATTAC. Le 16 mars 1998, une première rencontre de syndicats, d'associations et d'autres publications se déroule autour de cette idée. Le 3 juin 1998, a lieu l’assemblée constitutive. En décembre 1998, a lieu la première rencontre internationale qui a donné naissance à la plate-forme internationale.
Aujourd’hui ATTAC est une structure assez originale dans le paysage français. Elle est en partie un cartel d’organisations, les « membres fondateurs » (dont de nombreux syndicats de gauche, comme SUD, le Syndicat de la magistrature, certaines fédérations oppositionnelles de la CFDT et de la CGT, des groupes tiers-mondistes, etc.) et d’organes de presse (Le Monde diplomatique, Politis, Charlie Hebdo, notamment). Elle est aussi un mouvement regroupant 30 000 adhérents au sein de 250 comités locaux. Son conseil d’administration reflète cette double réalité, puisqu’on y trouve 25 membres du cartel, et 20 élus par l’assemblée générale. Non seulement ATTAC comporte des adhérents individuels mais également des institutions, comme de nombreuses mairies et même une Région, le Limousin.
Gustave Massiah en est un des vice présidents. Cet économiste engagé est un militant de toujours, s’occupant de multiples dossier, dont ceux du développement, ou ayant été à la création de comités de lutte comme le comité Chili. Un vieux camarade donc. Il siège au CA et au bureau en tant que président d’une autre association, le CRID (Centre de Recherche et d'Information pour le Développement) qui comprend 47 organisations (dont le Secours catholique, le Secours populaire, Frères de hommes, le Comité catholique contre la faim et pour le développement, etc.). Pour lui, ATTAC et, plus globalement le mouvement anti-globalisation, marquent l’émergence d’un mouvement citoyen mondial d’une grande importance. Et « cette émergence pose à son tour une question fondamentale dans le rapport entre le social et le politique. Il s’agit de la nécessaire réinvention des formes de la transformation sociale, des formes d’organisation, de l’avenir de la forme parti ».
Reste que pour l’instant le succès d’ATTAC tient à une gestion prudente de ses différentes composantes. C’est sans doute la première fois qu’un cartel de cette nature dure autant de temps. Et c’est la raison pour laquelle ATTAC se définit d’abord comme « un mouvement pédagogique de masseé.
Mais ce faisant, cette prudence limite la capacité d’action d’ATTAC, faute d’accords suffisants (exemple sur le Proche Orient ou sur la guerre en Irak).
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Beaucoup de débats, des divergences, des visions totalement opposées de l’avenir travaillent aujourd’hui les militants de gauche. Entre le cynisme apparent d’un responsable qui compte sur les erreurs de la droite pour l’emporter en 2007 et ceux qui se posent plus profondément la question de comment renouveler la politique, ses pratiques et ses acteurs, les fossés sont énormes.
C’est cependant vers ceux qui, aujourd’hui, mènent une réflexion sur une meilleure articulation entre la politique et le social, qu’il est à mon sens nécessaire de porter toute son attention. Car le mépris de la politique et du social peuvent aboutir aux pires aventures, notamment l’émergence d’un « homme providentiel », d’un populisme de bas étage auquel une grande partie des Français ont déjà succombé le 21 avril. L’accession de Le Pen au deuxième tour n’a-t-il pas été le fruit de ce mépris ? La leçon n’a pas encore été comprise dans l’ensemble de la gauche.