numero  32  ottobre 2002 Indice articoli in lingua originale

20 200 signes

JUSQUOÙ IRA PORTO ALEGRE?
Bernard Cassen
Président d'Attac France, membre du Conseil international du Forum social mondial
 

En 2001, le premier Forum social mondial s’était délibérément calé sur les dates de Davos. Ayant fait ses preuves, cette démarche a été poursuivie en 2002 et en 2003, où il commencera effectivement le même jour, le 23 janvier. Mais il est significatif qu’à aucune des réunions de préparation du Conseil international auxquelles j’ai participé depuis plus d’un an, il n’ait été fait la moindre mention de cette simultanéité et de l’intérêt qu’elle présente encore. C’est davantage par commodité, sinon par habitude, et afin de disposer d’un repère fixe dans un agenda foisonnant de réunions, que nous laissons encore au World Economic Forum (WEF) le soin de fixer également les dates du nôtre.

Cette indifférence relative montre que le FSM peut désormais se passer du repoussoir de Davos, qu’il existe bien à part entière, sans besoin de s’opposer une fois l’an aux maîtres autoproclamés du monde. Tout porte à croire que, si le WEF survit à la crise de légitimité qui le frappe - et il serait intéressant, pour les chercheurs, de vérifier combien de PDG véreux américains actuellement sur la sellette ou derrière les barreaux ont participé à ses sessions -, il aura besoin de se définir par rapport à Porto Alegre, plutôt que l’inverse. Car la radicale nouveauté du FSM, c’est d’être passé, tout en l’intégrant, d’une culture du « non » à une culture du « oui », implicite dans le mot d’ordre « Un autre monde est possible ». C’est aussi, pour l’élaboration d’alternatives, d’avoir esquissé les contours d’une coalition planétaire regroupant des mouvements sociaux aux logiques pas toujours convergentes, loin s’en faut - syndicats et associations 1 -, également des structures comme les Eglises, voire des regroupements de PME, et aussi les élus nationaux, ou locaux du suffrage universel, selon des modalités originales.

Dès ses premiers textes, et surtout dans le document de référence qu’est sa Charte de principes, le FSM se définit à la fois comme un espace et un processus, et absolument pas comme une entité. Il s’agit bien, en effet, dès Porto Alegre 1 (janvier 2001), de ménager un lieu d’échanges, de dialogue, d’élaboration de propositions, de mise en place de stratégies d’action et de constitution de coalitions de tous les acteurs sociaux qui refusent la mondialisation libérale - ce refus étant la condition sine qua non de la participation à ses activités. Mais chacune de ces démarches n’engage que les organisations qui s’y impliquent, et non pas l’ensemble de celles présentes au Forum.

Le FSM ne prend donc pas de positions en tant que tel, il n’y a pas de « communiqué final » de ses réunions ; il y a seulement des textes adoptés lors du FSM, mais pas de textes du FSM, mis à part ceux, précisément, qui fixent ces règles du jeu. Cela vaut non seulement pour le FSM lui-même, mais aussi pour toutes ses déclinaisons continentales et thématiques, ainsi que pour sa structure de pilotage qu’est son Conseil international. Parmi ses membres, il y a rarement des divergences sur les politiques à mener dans tel ou tel domaine, mais cette unanimité, lorsqu’elle existe, ne conduit pas pour autant à une position du Conseil.

Le Forum est aussi un processus qui, dès le lendemain de Porto Alegre 1, a acquis sa dynamique propre, à la fois en essaimant dans d’autres continents et d’autres pays que le Brésil, et en stimulant partout la mise en mouvement et la convergence de forces sociales éparses.

Ce statut du FSM n’a a pas toujours été compris par les observateurs, notamment les journalistes, ni parfois même par certains de ses protagonistes. Pour les premiers, il était difficile d’admettre qu’un Forum se termine sans propositions et déclarations officielles ; d’où leur tendance à affirmer que nous étions incapables de « positiver », que nous abandonnions le terrain dès qu’il fallait se colleter à la réalité. Il leur aurait pourtant suffi de se promener dans quelques-uns des 400 ateliers du FSM 2001, et des quelque 750 du FSM 2002 pour constater que les propositions fourmillaient.

Quant aux seconds, on comprend qu’il soit difficile de résister à la tentation de faire labelliser par la figure emblématique qu’est rapidement devenu « Porto Alegre » des revendications n’ayant pas reçu jusqu’alors beaucoup de publicité. Mais, comme on vient de le voir, le cap de la non transformation du FSM en entité délibérante fut solidement tenu par le comité brésilien, et confirmé par le Conseil international. Le simple bon sens indique que c’est là la seule garantie de son élargissement permanent, en particulier à des syndicats ou de grandes associations particulièrement rétifs au côte à côte avec des mouvements dont ils contestent parfois la représentativité et l’ « activisme ».

Le processus du FSM, puisque c’est bien le terme qui convient, me paraît doublement constituer une bifurcation historique :
- d’abord par l’élaboration progressive, au niveau mondial, d’un corpus de plus en plus largement partagé par les acteurs sociaux (avec les précautions de méthode que je viens d’évoquer) d’analyses et de propositions en rupture avec les politiques libérales : une sorte de « consensus de Porto Alegre » faisant pièce au « consensus de Washington » ;
- ensuite par la multipolarité géographique de ses forces et acteurs, dont le choix d’une ville du Brésil, donc du Sud, comme porte-drapeau est la traduction symbolique.

L’affirmation clé de Porto Alegre, selon laquelle « un autre monde est possible » revient à récuser le caractère irréversible, inévitable et pour tout dire « heureuse » de la mondialisation libérale, comme l’écrivait - et, pour aussi ahurissant que cela paraisse, le pense encore !) Alain Minc 2. C'est en tout cas ce que, pendant deux décennies, nous avaient ressassé les chantres du libéralisme : journalistes économiques, éditorialistes, essayistes en tout genre, institutions multilatérales et gouvernements. Ils avaient cependant oublié de nous dire que cette mondialisation libérale et ses déclinaisons, notamment européenne, était un engrenage qu’ils avaient eux-mêmes fabriqué !

Au plan européen, la mèche a été maintes fois vendue. C’est ainsi qu’Elie Cohen, économiste que l’on a beaucoup vu et écouté dans l’entourage des ministres socialistes et de Lionel Jospin, a pu expliquer froidement que « la contrainte européenne est une ressource dans le jeu politique national. Certaines réformes désirées par elles-mêmes, mais soulevant des objections politico-syndicales domestiques fortes, sont introduites dans les faits au nom de la bienfaisante contrainte extérieure. L’appareillage d’ensemble des politiques de marché représente la contrainte que se sont fabriquée les pays membres de l’Union européenne, et plus particulièrement les nations latines (France, Espagne, Italie), pour réformer leurs politiques dans les secteurs protégés où le syndicalisme restait fort et où le consensus politique interdisait, de fait, les adaptations majeures 3 ».

Jacques Delors ne disait pas autre chose lorsque, pour reprendre le titre de l’un de ses ouvrages, il parlait de la nécessité de faire La France par l’Europe. Quant à Alain Touraine, il a été encore plus direct : « En France, le mot libéralisme était imprononçable, alors on en a trouvé un autre, Europe »4. Il est significatif que des hommes membres ou proches de la social-démocratie (on évitera de dire « de gauche » afin de ne pas les offusquer) n’aient pas hésité à expliquer aussi cyniquement le mécanisme de la dépossession des citoyens par les gouvernants. Pour ces derniers, le détour par le « haut » de l’UE, où ils se fabriquent entre pairs une contrainte, une « servitude volontaire » - pour parler comme La Boétie – qu’ils parachutent ensuite dans chacune de leurs nations vaut légitimation et absolution : qui oserait être contre « l’Europe » ?

Ce qui vaut pour les Européens vaut aussi pour les pays du Sud : ce sont leurs gouvernants qui négocient avec le FMI ou la Banque mondiale les « conditionnalités » qu’ils auront ensuite – à leur corps défendant, geignent-ils - à imposer de gré ou de force à leurs peuples. Rarissimes sont ceux qui refusent ce chantage au prêt ou au « plan de sauvetage ». Si certains n’ont guère à se faire violence, car personnellement liés au capital étranger, bon nombre d’autres, et c’est à porter à leur décharge, ont des marges de manœuvre très limitées. Mais, dans tous les cas, la thérapie de choc ou les « mesures d’assainissement » sont présentées comme d’origine extra-territoriale, venant du Très-Haut washingtonien, afin d’inhiber les résistances.

Les opposants à la mondialisation libérale ont appris de leurs adversaires la nécessité de ce passage par le haut : du national vers l'international, avant le retour vers le national. Dans les grands rassemblements, de Seattle à Séville, en passant par Gênes et Barcelone, se sont en effet retrouvés au coude à coude des manifestants de multiples nationalités, chacun porteur de revendications spécifiques à son pays et à son activité professionnelle, mais dont toutes s'inscrivaient dans un cadre global. Chacun commence, en effet, à comprendre que, dans la mesure où les politiques nationales sont surdéterminées par des orientations décidées au niveau international, c'est aussi à ce niveau que doivent se porter la contestation et l'élaboration de propositions alternatives. Et ces dernières, à la grande différence de la mondialisation libérale, pur produit du Nord, doivent incorporer les aspirations du Nord comme du Sud. Telle a été la principale fonction du Forum social mondial de Porto Alegre.

Les patrons de transnationales, banquiers et dirigeants politiques disposent de multiples occasions de se rencontrer informellement tout au long de l’année, que ce soit à Davos et dans ses variantes locales, dans le cadre de la Commission trilatérale, de la Table ronde des industriels européens, du Transatlantic Business Dialogue, du World Business Council for Sustainable Development (qui a parasité le récent sommet de Johannesourg) ou dans les multiples symposiums organisés par des fondations américaines et européennes. Dans l’atmosphère feutrée de ces conclaves, on fait le point sur la situation de la mondialisation, sur les dangers qui pèsent sur elle, sur les forces de la contestation et sur les façons de lui répondre. Nul besoin de publier des communiqués : l’information et les stratégies, actualisées en permanence, circulent de bouche à oreille, d’autant que des liens personnels se tissent au sein de ces directoires du monde. De notre côté, rien de semblable. Certes les syndicats, à travers leurs structures internationales, les innombrables campagnes, réseaux associatifs, confessionnels, universitaires, humanitaires, etc., ont des occasions de se retrouver périodiquement, mais l’expérience prouve qu’il sort peu de choses, en termes d’actions concertées, de leurs réunions sectorielles. Précisément parce qu’elles sont sectorielles. Ce qui manquait, c’était un espace où le maximum d’acteurs sociaux, dont les précédents, en général dépourvus de moyens et souvent géographiquement isolés, puissent se retrouver, échanger et articuler leurs luttes.

Porto Alegre est un espace répondant très exactement à cette définition. Un espace où pourraient graduellement s’élaborer des consensus, et où se ferait également l’inventaire des accords et divergences sur les questions encore en débat (comme l’articulation entre commerce international et normes sociales et environnementales) entre des mouvements de tous types. La logique était bien la même que celle des libéraux : aboutir d’abord à un socle largement partagé de propositions dotées de la légitimité conférée par la « griffe » d'un lieu emblématique : Porto Alegre. Ensuite, pour les différents mouvements, campagnes, syndicats et élus, tenter, pays par pays, et en fonction des rapports de force nationaux, de traduire en actions ces premières alternatives globales.

Deuxième avancée, certes encore embryonnaire, de Porto Alegre : le processus de convergence mondiale non seulement des revendications, mais aussi de la façon de les exprimer. Ce que j’appelle l’Internationale libérale (Banque mondiale, FMI, OCDE, OMC, etc.), avec sa présidence (le département américain du Trésor), ses correspondants régionaux (Commission européenne, banques régionales) et ses antennes nationales (chaque ministère des finances et au sein de celui-ci, en France , la direction du Trésor) applique partout les mêmes politiques et utilise, pour les décrire, le même vocabulaire : ajustement structurel ; « réformes » (des régimes de retraite, du secteur public, du Code du travail, de la Sécu, etc.) ; « indépendance » des banques centrales ; libéralisation ; privatisations ; « liberté » de circulation des capitaux, de l’investissement et du commerce ; modernité ; compétitivité ; concurrence ; « plans de sauvetage » (du FMI) ; création (ou destruction) de valeur ; « corporate governance » ; « bonne gouvernance » ; contrainte extérieure ; flexibilité ; employabilité, etc. Ce lexique unique est celui des diverses facettes de la mondialisation libérale.

Face à ces mystifications, un contre-lexique est en train de se mettre en place, avec pour l’instant, ce paradoxe : nous sommes tous d’accord pour désigner le système oppresseur actuel, qui s’auto-intitule « mondialisation » tout court, comme celui de la « mondialisation libérale », le « libérale » faisant toute la différence, (en anglais neoliberal globalization, en espagnol globalizacion neoliberal). Nous n’avons cependant pas encore de mot pour nous qualifier en positif, ce qui témoigne de notre difficulté à passer du « non » au « oui ». Sommes-nous « altermondialistes », partisans d’une « mondialisation solidaire » ; faut-il, comme le demande l’Indien Jay Sen, membre du Conseil international, que l’adjectif « social » qui qualifie le Forum, soit replacé par « civil », etc. ?

En tout cas, dès lors que nous utilisons les mots piégés du camp d’en face, nous nous situons sur son terrain, avec sa manière de poser les problèmes et donc avec les « solutions » qui en découlent inéluctablement. L’hégémonie politique et économique a pour vecteur obligé l’hégémonie terminologique. D’où l’urgence de nous doter de notre propre vocabulaire et de nos propres définitions. Aussi, à partir de 2003, Porto Alegre va devenir une commission de terminologie planétaire (et évidemment multilingue) de la mondialisation libérale, et forger les outils linguistiques pour la combattre.

Troisième caractéristique positive, complémentaire de la précédente : la progressive convergence des mots s’accompagne de la diversification géographique, linguistique et culturelle toujours plus grande du processus du Forum. Mondial, le FSM l’avait seulement été en partie lors de sa première session en 2001. Ses deux pôles de départ avaient été le Brésil et la France, avec une extension rapide à l’Amérique latine, en raison de la situation géographique de Porto Alegre, et à l’Europe du Sud. Mais, en revanche, assez peu d’Africains, d’Européens du Nord et de l’Est, d’Asiatiques et de Nord-Américains étaient présents parmi les participants. En revanche, un bon équilibre entre continents avait pu être atteint dans le choix des intervenants aux conférences. Pour les pays du Sud, l’absence s’expliquait par l’éloignement et la pénurie de moyens financiers. Mais pourquoi si peu d’Américains du Nord qui n’avaient pas ces problèmes et avaient pourtant joué un rôle majeur dans les mobilisations anti-libérales antérieures ?

Je pense que la réponse a été fournie par Peter Marcuse, professeur à l’université Columbia, et intervenant lors des deux premiers Forums : « C’est un simple reflet du provincialisme américain, un scénario familier : si cela ne se passe pas aux Etats-Unis, si ce n’est pas en anglais, si ce n’est pas organisé par des groupes américains, cela ne saurait être à ce point important, et encore moins représenter un prolongement de Seattle5 ».

Je pense, paradoxalement, que la faible présence des mouvements américains en 2001 a été une des clés du succès du processus du FSM, et c’est pourquoi je ne m’en suis nullement désolé. S’ils étaient venus en nombre (ce que, très pragmatiquement, ils firent l’année suivante), leur force et leur expérience auraient déporté vers le Nord, et singulièrement vers l’Amérique du Nord, une démarche qui se voulait multipolaire. Une fois constitué et consolidé une configuration Europe-Amérique latine, qui s’est ensuite étendue à l’Afrique, puis à l’Asie, nos camarades américains avaient toute leur place, qu’ils n’occupent d’ailleurs pas encore pleinement.

Le FSM est en train de développer une « culture » à la fois spécifique et évolutive, au fur et à mesure de la « délocalisation » de ses sites hors de Porto Alegre en Amérique latine, en Afrique, en Europe et en Asie. Par essence, cette culture est réfractaire à toute hégémonie. Il est significatif que l’anglais n’y soit pas tenu pour LA langue de travail unique. A Porto Alegre, en raison de des forts contingents latino-américains, la langue commune est l’espagnol : formidable basculement culturel qu’une rencontre internationale de cette ampleur ne se soit pas tenue en anglais ! Il en est allé de même dans les premières réunions du Conseil international où l’on s’est aperçu que la quasi totalité des non hispanophones de naissance parlaient ou comprenaient aussi l’espagnol. Pratiquement seuls certains délégués italiens s’exprimaient en anglais !

Lors de la réunion de Dakar du Conseil, le français était à égalité avec l’espagnol, bien avant l’anglais…. qui a repris des forces à Bangkok, car seule langue ( à peu près) commune à la plupart des pays d’Asie orientale et du Sud. Le multilinguisme est un élément constitutif de la démarche du Forum, ce qui va nous obliger à dépasser bientôt le cadre de ses 4 langues officielles actuelles (anglais, espagnol, français et portugais) pour s’ouvrir au minimum à l’arabe dans un premier temps. Au-delà des langues, c’est aussi notre culture du débat que nous devons diversifier, et l’ « asiatisation » du FSM (prévu en Inde, pays que nous connaissons si peu, en 2004) va, entre autres raisons, nous l’imposer.

Notre capacité à trouver une culture de débat commune va devenir vitale pour l’avenir de cette « force qui va » qu’est déjà le FSM. Il en faudrait peu pour qu’il devienne une institution, certes pas tout à fait comme les autres, mais dont le libéralisme peut s’accommoder. Il en faudra beaucoup, en revanche, pour qu’il se transforme en mouvement planétaire susceptible de créer les conditions d’une nouvelle « Grande transformation », pour reprendre le titre du classique de Karl Polanyi. L’avenir est ouvert, les ingrédients sont là, les volontés existent pour penser « un autre monde » possible ou, comme préfère le dire le sous-commandant Marcos, « d’autres mondes possibles ». Je pense d’ailleurs que c’est cette dernière formulation qui s’imposera dans les années à venir, précisément pour traduire la pluralité des réponses à donner à la mondialisation libérale.

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