numero  24  gennaio 2002 Indice articoli in lingua originale



BEN LADEN ET LES NOUVEAX MARTYRS DU DJIHAD
Farhad Khosrokhavar  

La question de Ben Laden, dans une grande partie de l'opinion publique occidentale, semble être celui d'un homme riche et fanatique, d'un réseau de terrorisme qu'il a financé et d'un ensemble de personnes fanatisées autour de lui et qui sont incapables d'accepter la démocratie occidentale. Celui-ci serait, en quelque sorte, l'expression de l'incompatibilité entre la civilisation occidentale marquée par l'autonomie individuelle et la sécularisation de la religion et les adeptes d'un islam fondamentaliste qui n'ont cesse de lui faire la guerre. Pourtant, sur plusieurs plans, même si on parvient à supprimer Ben Laden et son réseau, la question demeure entière. L'importance symbolique du chef de Al Qaida ne se mesure pas à sa défaite en Afghanistan mais à sa capacité d'avoir porté la lutte au cœur même de l'Occident, là où se concentrent les pouvoirs économiques et où se manifeste, de la manière la plus ostentatoire, la puissance économique des Seigneurs de notre planète, à New York, dans les quartiers cossus de Manhattan. En un sens, sur plusieurs fronts, le leader de El Qaida a déjà goûté une indéniable victoire symbolique. D'une part, sur l'Amérique. Celle-ci est perçue comme arrogante et suffisante, non seulement par une large partie du monde musulman, mais aussi, et pour des raisons différentes, par une partie non négligeable de l'Europe. L'unique et seule Superpuissance du monde actuel n'a pas la modestie pour vertu cardinale. Cette arrogance imputée à tort ou à raison à l'Amérique a été combattue par un seul musulman, arabe mais luttant contre l'Arabie séoudite, riche mais refusant de mener la vie insouciante que lui aurait permis son opulence largement surestimée en Occident, à savoir, Ben Laden. Qu'il ait fait périr des milliers d'innocents dans l'attentat contre le World Trade Center est, certes, déploré par un grand nombre de ses coreligionnaires, mais dans les quartiers populaires du Caire ou d'Alger, dans les villes irakiennes mal nourries, mais aussi, au Soudan, au Pakistan et ailleurs, que valent les vies humaines pour qu'on s'en indigne outre mesure? En Irak, quelques centaines de milliers de personnes semblent avoir péri en raison de la pénurie médicamenteuse et alimentaire suite à l'embargo pétrolier; au Soudan, les morts ne se comptent pas en centaines mais en dizaine, voire centaines de milliers; en Algérie, la guerre civile qui y sévit réclame plusieurs milliers de morts et la liste est loin d'être exhaustive. Cela ne veut pas dire que les soucis humanitaires n'ont pas d'importance dans cette autre partie du monde, mais la mort, pour les couches démunies d'une grande partie des sociétés musulmanes, c'est le face à face avec la vie quotidienne, c'est l'absence d'eau et de médicaments, c'est le sentiment souvent mythique mais d'une efficacité symbolique redoutable, de la subir en conséquence d'une politique impériale américaine (et plus largement occidentale) qui n'applique pas les mêmes droits de l'homme d'un côté de la barrière comme de l'autre. Que les autorités religieuses dans bon nombre de pays musulmans (à l'exception notable du Pakistan) soient inquiets et en désaccord avec Ben Laden dont ils dénoncent les méfaits, ne change pas fondamentalement à la donne et souligne, si besoin en était, le divorce entre les ulémas et la vraie société, celle qui se sent abandonnée des riches et des puissants, celle des laissés pour compte qui n'a droit ni à un logement décent, ni à l'eau ni à la nourriture et qui végète dans des banlieues ou des quartiers malsains, là où mourir n'est souvent pas vécu comme le plus grand méfait. A toute cette population qui cherche à se rehausser symboliquement à ses propres yeux, faute de pouvoir remédier aux maux quotidiens qui l'assaillent, la défaite symbolique infligée à l'Amérique par Ben Laden suffit pour en faire un héros, un héros en passe de devenir un martyr, un martyr en passe de se muer, avec le temps, en saint. Les presses populaires dans le monde musulman montrent souvent cette dichotomie entre deux opinions publiques qui n'ont de trait d'union que le partage de la langue, et encore: les uns font usage d'un langage châtié, avec des références directes ou indirectes à la vision occidentale, les autres se cantonnent dans des clichés qui reproduisent souvent les formes de frustration, de méconnaissance, de sentiment d'infériorité vis-à-vis de l'Occident ou de ses fondés de pouvoir sur place. La glorification de Ben Laden s'enracine dans un état de fait incontournable: le sentiment que, dans le monde qui se modernise et dont une partie s'enrichit "indécemment" (du point de vue des laissés pour compte de l'autre partie), il y a double poids, double mesure. Etre musulman, c'est pour l'écrasante majorité de ces gens qui sont souvent jeunes, voire très jeunes, être doublement stigmatisé: par les conditions socio-économiques et par celles de leur appartenance à l'islam. Celui-ci est, dans leur perspective, injustement traité, malmené, voire persécuté par l'Occident: le traitement de faveur dont bénéficie Israël, le mépris des colons à l'égard des jeunes Palestiniens, le sentiment d'être berné dans la vie quotidienne, brisé dans sa dignité, à même son corps, à même son honneur par un occupant incomparablement plus fort et inconditionnellement soutenu par l'Amérique, tous ces faits rendent le moindre signe de révolte vis-à-vis d'elle comme un témoignage de recouvrement de la dignité perdue. Ben Laden est apprécié, il est quelquefois même idolâtré, moins pour ses propres qualités personnelles ou sa capacité de mobiliser effectivement les musulmans (celle-ci est quasiment nulle, sauf peut-être au Pakistan), mais parce qu'il symbolise la révolte des humiliés autant que des déshérités, face à une puissance démoniaquement supérieure dont la munificence et la témérité donne tout son sens à la mort sacralisée en martyr. Dans un monde dominé par les puissances du Mal (dont l'Amérique est le parangon), Ben Laden personnifie la révolte des exclus qui se voient dénier la moindre considération à partir d'une domination qui se donne pour l"ordre mondial ou la globalisation mais dont la signification concrète, pour eux, est le refus de reconnaissance, l'impossible vie dans la paix. Cependant, la glorification de Ben Laden n'est pas uniquement le fait des exclus musulmans des banlieues d'Alger ou des réprimés des quartiers palestiniens. Un nouveau groupe s'y adjoint, pour des motifs différents, mais dont la conséquence est quasiment la même: les jeunes d'origine immigrée des banlieues de France et de Navarre, et certains groupes musulmans des quartiers ethniques de Londres ou de Birmingham, ou encore, certains musulmans, d'origine arabe ou black de l'Amérique. Ici aussi, on célèbre le grand homme tout en le critiquant, moins pour ce qu'il a fait que pour la signification anthropologique de son acte: l'humiliation de l'homme blanc dans des quartiers (les "banlieues") où l'on est perçu comme une sous-humanité suspecte ou une classe dangereuse peu fréquentable ou encore, comme des êtres plus ou moins barbares en voie d'ethnicisation que la civilisation occidentale, humaniste et démocratique, séculière et laïque, a du mal à apprivoiser. Pour une petite partie des nouvelles classes moyennes occidentalisées ou résidant en Occident, Ben Laden est un héros pour de tout autres raisons: il a secoué le joug occidental là où, ceux-ci, obnubilés par le clinquant et la richesse diabolique de cet occident tentateur, n'ont pas eu le courage et la vigueur nécessaire pour le faire: pour eux, Ben Laden est en viril ce qu'ils sont, eux, en veules et impuissants. Ils le respectent en proportion directe de leur irrespect pour eux-mêmes, d'où leur libéralité à son égard, que ce soit en argent ou en d'autres formes d'engagement, pour se racheter à leurs yeux de leur "lâcheté" face à l'Occident corrupteur. Sous nos régimes démocratiques, un terroriste, tant qu'il n'est pas abattu, est perçu comme un surhomme maléfique. Mais une fois neutralisé, il va rejoindre la poubelle des malfrats anonymes. Dans le monde musulman où le pouvoir est souvent illégitime, un "terroriste", tant qu'il n'est pas abattu, incarne les espérances des maltraités du destin, mais lorsqu'il est liquidé, il prend le statut du quasi-saint. L'Occident démocratique ne se laisse pas impressionner par la force des opposants à la modernité. Le monde musulman, dans sa grande majorité, est encore sous le joug de pouvoirs dépourvus de légitimité, ce qui facilite, post mortem, la tâche des morts qui se sont soulevés contre le pouvoir, que ce soit celui du pays ou celui de l'Occident paré de sa superbe démoniaque. Bref, Ben Laden est comme un miroir sur qui se focalise le ressentiment d'un monde qui n'a plus les anciens repères et dont les nouveaux, forgés par l'Occident, lui renvoient l'image de son infériorité, de son indignité, ou pire encore, de son insignifiance, pour des raisons à chaque fois différentes et spécifiques, selon les groupes sociaux considérés. Pour réaliser leurs buts sanglants, les adeptes de l'islamisme radical ont recours à deux concepts clés: le martyre et le djihad. Le martyre est un fait central du chiisme, branche minoritaire englobant un musulman sur dix parmi les fidèles d’Allah. La Révolution islamique d’Iran, que ce soit dans la lutte contre le régime du chah ou la longue guerre contre l’Irak (1980-88) a fait appel au martyre pour mobiliser la jeunesse iranienne. A la différence du chiisme, le martyre ne joue pas un rôle fondateur dans la sensibilité religieuse des sunnites. La notion y est théologiquement marginale, ce qui n’a pourtant pas empêché des sunnites, Algériens, Palestiniens, Egyptiens, Afghans ou de la Péninsule arabique, de s’en réclamer dans les deux dernières décennies, dans leur lutte contre les régimes politiques ou contre l’ennemi américain ou français. Ceci montre la fluidité des frontières entre les deux tendances majeures de l’islam et surtout, la capacité des sunnites à s’approprier les notions chiites en cas de besoin, tout en occultant ces emprunts. Contrairement au martyre dans le chiisme traditionnel qui était surtout le lot de quelques élus saints et de leur entourage (les imams chiites et leurs “ compagnons ”), le martyre moderne se présente comme un état de fait concret qu’il faudrait atteindre pour lutter contre les puissances du mal. Avec la modernisation des sociétés musulmanes, ce n’est plus une petite élite qui se constitue comme fer de lance martyriste, mais une grande partie de la jeunesse qui présente certains traits spécifiques. L’important, dans la motivation de ces nouveaux candidats à la mort sacrée est le sentiment qu’il est impossible de vivre dignement dans ce monde, dominé par les puissances du mal. La seule issue demeure la mise à mort de soi, bien sûr, mais aussi, celle de tous les autres que l’on pourrait entraîner avec soi, en tant que complices des puissances du mal, afin de hâter la fin des Temps et de réaliser l’Apocalypse. Ces « néo-martyrs » s’identifient à une communauté fantomatique des musulmans, opposée à une communauté tout aussi fantomatique de mécréants. Ces derniers ne se définissent pas primordialement à partir d’une définition théologique abstraite de leur statut religieux, mais par une expérience concrète de soi, dans un monde où les anciennes cohérences se sont écroulées et où, les nouvelles sociétés qui émergent sont perçues comme profondément injustes. Deux types de néo-martyrs peuvent être grosso modo distingués. En premier lieu, celui que réclame une jeunesse déshéritée, exclue des bienfaits de la modernité, lors même que le monde ambiant où elle vit est imprégné de rêves d’abondance. Toutefois, l’exclusion, à elle seule, n’induit pas au martyre. Il lui faut deux autres ingrédients: d’abord l’humiliation, le déni de dignité, dans la vie quotidienne ; en second lieu, une déstructuration poussée des mécanismes d’encadrement social, de protection et d’entraide communautaire. Tant que les mécanismes communautaires traditionnels étaient opérants qui protégeaient ses membres contre le sentiment d’individuation dans la dépossession tragique de soi, le martyre comme logique de « bombe vivante » était impossible. C’est pourquoi la génération des pères et des grands-pères des Palestiniens était peu portée à ce type de martyre. Les jeunes Palestiniens d’aujourd’hui ont le sentiment intense d’être un “ soi ” tout en étant dans l’impossibilité de le construire positivement dans l’économie, la politique ou la culture. Les voies de construction de soi leur sont barrées à cause de leur situation concrète: ils vivent souvent dans des localités où les colons israéliens ont un accès quasi-illimité à l’eau et aux bienfaits de la consommation (lors même qu’ils n’en ont, eux, que de manière très limitée), ceux-là ayant accès à la richesse et aux diverses formes d’affirmation de soi (alors qu’eux, ils sont constamment humiliés par une armée israélienne surpuissante, tant sur le plan symbolique que dans des fouilles, tabassages, couvre-feu, voire la torture). Vivant dans des communautés désintégrées et incapables de s’en affranchir par une affirmation positive de soi, abandonnés à une individualité exclusivement négative qui se décline en termes de pure privation, ils trouvent le sentiment de salut dans un islamisme mortifère. Celui-ci leur donne le sentiment d’unité aux yeux d’Allah (alors qu’ils sont, dans la réalité quotidienne, profondément éclatés), aux yeux des autres concitoyens qui sont écrasés par leur indignité subie (ils deviennent héros pour la population locale qu’ils reconstituent mythiquement en communauté unifiée, en ummah, sous la bannière d’Allah), et ils montrent ostentatoirement aux Américains et tout particulièrement aux Israéliens qu’ils sont dignes par la peur qu’ils leur inspirent, en dépit de leur écrasante supériorité technologique et militaire. Le martyre est ici la réaction à une indignité subie, à une individualité déniée, à une infériorité symbolique qu’elle inverse par le passage à la mort,. Il procède de la sacralisation du désespoir que l’on dépasse ainsi au nom d’un idéal religieux entièrement reconstruit dans un sens apocalyptique. D’inférieur aux yeux des Israéliens et à ses propres yeux, le candidat au martyre devient, “ supérieur ” par la crainte qu’il leur inspire, par l’orgueil qu’il affiche en tant que combattant de la foi, inversant ainsi une logique d’indignité intériorisée qui le rabaissait et le mortifiait constamment à ses propres yeux avant la décision fatale d’accéder à la mort sainte qui lui restitue l’honneur perdue par le recours à la mort salvatrice. En se réclamant de cette religiosité radicale, terroriste et terrorisée à la fois, ce type de martyre qu’on pourrait appeler « martyropathe » révèle dans le même acte l’illégitimité du pouvoir autonome palestinien qui, par sa corruption et son autocratie, a empêché le développement d’une vision sereine du politique, en s’opposant à la démocratisation et à la participation de la société palestinienne à son propre sort. A côté de ce type de martyre, il en existe un second, mû par des motivations différentes. Ici, c’est au cœur même de l’Occident que se déroule le drame. L’écrasante majorité des musulmans immigrés ou implantés en Occident s’y intègre et finit par épouser paisiblement le mode de vie ambiant. Une infime minorité s’en détache, mue par un souci d’identité, distincte de celle de la majorité. Ce groupe minuscule est écrasé par le sentiment de domination politique et culturelle d’une Superpuissance arrogante et qui occupe la terre sainte d’islam (installation de l’armée américaine en Arabie Séoudite depuis la guerre du Golf) ou soutient des puissances hégémoniques en lutte contre les musulmans (l’image d’Israel en lutte contre les Palestiniens). Les pilotes suicidaires qui ont dirigé les avions contre les tours de World trade Center, font partie de ces nouvelles classes moyennes, entre l’Occident et l’Orient, qui ont longtemps séjourné dans les sociétés occidentales. C’est ici que nombre d’entre eux ont pris conscience de leur antagonisme sans merci et c’est au sein même de ces sociétés hypermodernes qu’ils ont été souvent recrutés dans des réseaux terroristes. On insiste souvent sur les réseaux déterritorialisés qui président à ce type d’activisme politico-religieux, mais on néglige souvent de s’interroger sur les formes de subjectivité qui président à ce type d’engagement suicidaire qui exige un degré inouï d’abnégation et d’aveuglement. Tant qu’on était dans son propre pays, l’identité de soi mâtiné d’un modernisme anodin allait pour ainsi dire de soi. C’est une fois sorti de chez soi et le séjour prolongé en Occident qui complique les choses. Exposé à un monde que ces personnes exaltées perçoivent comme indécemment indifférent ou comme profondément hostile à soi, ces individus se trouvent occidentalisés sous une forme agonistique qui les atteint profondément dans leur identité. Ils prennent une conscience suraiguë de leur opposition passionnelle à cet Occident truculent, en se politisant sous une forme spécifique : occidentalisés, ils deviennent les porte-parole auto-proclamés de cette conscience malheureuse musulmane qui incrimine l’Occident d’insensibilité, voire d’hostilité radicale à son égard . Les incriminations ne manquent pas, que l’on attribue exclusivement à la duplicité occidentale, sans y voir la part de responsabilité des sociétés souffrant de malaise. Le rôle de l’islam n’est pas éloigné, dans ce contexte, de celui du marxisme révolutionnaire ou du Tiers-mondisme radicalisé. L’enrôlement de ces nouveaux combattants de la foi dans des réseaux comme ceux de Ben Laden ne serait pas compréhensible sans cette haine profondément ressentie par des groupes restreints de musulmans modernisés et radicalisés au sein d’un Occident qui n’a jamais été aussi introverti dans ses valeurs qu’en ce moment d’incertitude généralisée en son sein, sur ses grandes options sociales et culturelles. L’incompréhension éprouvée par ces musulmans se double d’un sentiment intolérable de mépris qu’ils attribuent à cet Occident imaginaire qu’ils unifient monolitiquement dans sa diabolicité en inversant son éclatement dans la conscience occidentale proprement dite. Plus les individus, dans cette partie du monde s’éprouvent comme éclatés et divisés, plus ces musulmans radicalisés l’identifient à une unité diaboliquement concertée contre l’islam en dépit de la diversité ahurissante de ses manifestations culturelles, politiques et sociales. A leur tour, les medias modernes contribuent à cet état de fait. Ils exhibent en la démultipliant dans ses effets la détresse du monde musulman tout en faisant preuve d’une grande incompréhension à son égard. Que l’on s’imagine le film des morts anonymes palestiniens qui défilent sur l’écran de la télévision à côté de celui, hautement individualisé et dramatisé des Israéliens pour ces combattants de l’islam anxieux et tourmentés, ou encore, que l’on se souvienne de la diabolisation de l’Irak lors de la guerre du Golfe alors que tout au long de la guerre entre l’Irak et l’Iran, c’est une image beaucoup plus bienveillante que l’on en donnait… Le traitement cavalier lié à une incompréhension souvent primaire des musulmans dans leur spécificité par les médias occidentaux, et un racisme anti-islamique plus ou moins rampant, tous ces faits contribuent à la radicalisation de ces groupuscules musulmans modernisés. Ils reprochent à l’Occident le manquement à ses propres idéaux de justice et de liberté dans le même mouvement où ils se révoltent contre l’intrépidité de cette civilisation corruptrice et séduisante qui contamine insidieusement les sociétés musulmanes, cette fois de l’intérieur. Celles-ci sont atteintes dans leurs habitus les plus sacrés, notamment eu égard à la sexualité, à la consommation de l’alcool et à la transgression des interdits qui donnaient sens aux communautés islamiques de jadis. Ces musulmans occidentalisés sous une forme agonistique mythifient largement le degré de pureté et d’unité des communautés islamiques d’origine qu’ils promeuvent en Age d’Or, de même qu’ils surestiment largement l’importance du calcul égoïste en Occident ainsi que celui de sa volonté consciente de corruption vis-à-vis de l’islam. Il y a chez eux une obsession occidentale qui s’exprime par une hantise de pureté religieuse dans la radicalité du rejet de cet Occident diabolisé, séducteur et corrupteur à la fois. De fait, celui-ci détruit, pour ces nouveaux exaltés de la djihad, l’islam dans ses fondements mêmes, chaque individu occidental contribuant à cette entreprise de sape. C’est pourquoi la guerre totale et absolue contre les occidentaux, dans l’indistinction du coupable et de l’innocent dans le World Trade Center devient un devoir religieux. Il n’y a plus d’innocent à proprement parler, tout le monde est coupable de cette impureté diabolique. L’individu occidental dans sa spécificité disparaît derrière l’image mythique de la communauté dans le mal à laquelle il appartient. Les divers sous-ensembles du réseau opèrent comme les sectes modernes, (Aun au Japon ou Temple Solaire en Europe, ou encore, Koresh aux Etats-Unis). Dans ces ensembles fermés, le Soi s’affirme dans le rejet de l’Autre, perçu comme étant à l’origine des maux collectifs de la communauté. Celle-ci est purement et simplement mythique, sans territoire ni unité historique, fondée sur un messianisme agonistique qui se réalise littéralement dans son autodestruction et dans la destruction de l’autre. Le chef charismatique unifie cette communauté dans la mort, porteur d’une logique de guerre à outrance. La mort en martyr devient le ciment de cette “ communauté mortifère ” pour laquelle la mort de soi et de l’autre est le seul message de délivrance contre un monde corrompu. Que Ben Laden veuille détruire cette Amérique aux pieds d’argile selon une logique triomphaliste ne change en rien au fait que ses adeptes sont marqués par une fascination pour la mort qui est l’autre facette de leur sentiment de dépossession de soi dans un monde qu’ils croient habité par les pouvoirs du mal. Compte tenu de leur subjectivité, ces nouveaux combattants de la foi ne sont pas les fers de lance d’une civilisation islamique qui aurait déclaré la guerre à l’Occident. Ils sont, en grande partie, le résultat d’une occidentalisation inégale du monde, de la hantise de la pureté et de l’unité chez des adeptes qui s’acharnent à réaliser l’unité dans la mort et qui, de ce fait, ne sont pas porteurs d’une logique de la vie, et donc de civilisation. Le monde qu’ils appellent de leur vœu n’est pas celle d’une civilisation contre une autre, mais celle de la mort contre la vie, dans une forme ambivalente d’occidentalisation qui trouve son équivalent dans les sectes mortifères et fermées qui entendent réaliser la pureté dans la mort au cœur même de l’Occident. Quoi qu'il en soit, le richissime terroriste séoudien ne doit pas être uniquement perçu comme un fanatique qui aurait échoué à mobiliser le monde islamique (ce qui saute aux yeux, compte tenu de son absence d'enracinement dans les sociétés musulmanes réelles), mais comme celui qui, jusque dans sa disparition, aura su doter de sens la revanche symbolique des frustrés de la modernité et des gens sans horizon d'espérance, dans un monde dépourvu de morale unifiante. La mort de Ben Laden ne mettra pas fin au terrorisme islamique même si, compte tenu des mesures prises en Occident, la tâche des futurs terroristes sera plus ardue. Cependant, les causes n'en sont pas moins présentes et lorsque les futurs candidats à la mort violente se présenteront, ils ne seront pas à court de stratagème pour mener à bien certaines de leurs tentatives meurtrières. La plaie se trouve en Palestine et sa jeunesse désemparée, en Tchéchénie et sa population victime de l'impérialisme russe, en Arabie Séoudite et son pouvoir corrompu (où séjournent des soldats américains), au Pakistan et bien sûr, en Afghanistan. Tant que l'Amérique traitera le cas Palestinien avec double poids double mesure, tant que les solutions militaires seront préférées à des solutions politiques, ces problèmes lancinants qui sont devenus ceux d'une partie importante des musulmans (indépendamment de leur appartenance à telle ou telle nation) pousseront une petite minorité d'entre eux au martyre, ce qui suffira pour déclencher des carnages. Le martyre et le djihad permettront aux membres de ces petites minorités sectaires de sacraliser leur mort et de trouver un sens à celle-ci là où les voies sont à leurs yeux barrées qui auraient pu leur permettre une vie sans humiliation et dans la dignité.


Farhad Khosrokhavar
Professeur à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Cadis


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