Elections régionales françaises 2004
LES FRANÇAIS SONT-ILS DEVENUS POLITIQUES ?
Alexandre Bilous
Pour la première fois depuis la fin des années 80, si la gauche a gagné, ce n'est pas seulement parce que la droite a perdu. C'est parce qu'elle a été majoritaire en voix. Et pour la première fois depuis cette époque, elle ne l'a pas emporté grâce au Front National, qui a certes joué un rôle d'arbitre, mais n'a pas empêché la gauche de dépasser au plan national les 50% des voix.
De plus, ce vote a connu une inversion de tendance dans la participation au vote. Le taux d'abstention a largement baissé par rapport aux élections précédentes.
Avec plus d'électeurs, des choix plus nets et un rôle moins important du Front national (même si celui-ci demeure très implanté),la question se pose : les Français sont-ils devenus plus politiques, plus conscients des enjeux, moins enclins à renvoyer dos à dos les divers politiciens ? Car rappelons-nous, ce n'est pas si vieux :
Ils disaient : « la gauche et la droite, c'est pareil. » Ils affirmaient : « ce qui sépare les deux camps, c'est le discours. » Ils en étaient sûrs et le répétaient à l'envi : « entre le «social libéralisme« de Strauss-Kahn ou de Fabius et le libéralisme «tout court« des libéraux, il y a peut-être des nuances, des degrés, mais rien ne les distingue vraiment sur le fond. »
« Ils », ce sont de nombreux électeurs français, de nombreux citoyens, particulièrement ceux qui avaient choisi de s'abstenir le 21 avril 2002 au premier tour de l'élection présidentielle et qui se sont hâtés de voter Chirac au deuxième tour, lui permettant de l'emporter aisément.
Deux ans de gouvernement Raffarin plus tard, ils se sont aperçus qu'il y avait une différence entre la fausse gauche et la vraie droite.
Fausse gauche d'un côté, car ses orientations, ses propos comme ses ambitions n'ont rien à voir avec, ne disons pas le renversement, mais du moins avec une certaine forme de régulation du capitalisme ; elle tente une stratégie d'accompagnement en essayant de limiter certains dégâts sociaux.
Vraie droite de l'autre côté, car Raffarin a régné en symbiose presque parfaite avec l'organisation patronale (le MEDEF) : il en a épousé les thèmes (les baisses d'impôt directs et de charges, les réductions des dépenses publiques en faveur des plus démunis, les restrictions des budgets de la recherche et d'autres services publics, etc.) ; de plus, trois mois avant les élections, alors qu'il réduisait les allocations de chômage accordées par l'Etat aux chômeurs n'ayant plus droit à l'assurance chômage, il accordait des petits cadeaux électoraux supplémentaires aux restaurateurs et aux débitants de tabac.
Bref, après des années d'alternance (depuis 1986), la France a trouvé en 2002 la vraie droite sur son chemin. En 1995, Juppé en avait donné un avant-goût. Mais certaines réformes qu'il avait voulu introduire n'étaient pas passées (comme la fin des régimes spéciaux de retraite pour les cheminots et les autres salariés du secteur public). Puis lui-même fut balayé après la dissolution surprenante de 1995 et remplacé par Jospin.
La déroute de la droite
La droite, dans toute sa splendeur, est donc arrivée après le sacre du président : c'est une droite libérale à la française, mêlant certaines pratiques importées des Etats Unis (régner en agitant le spectre de l'insécurité tout en rendant la société plus vulnérable et plus sujette à la délinquance) au néo thatchérisme et à l'apologie de la France « d'en bas », des PME et des petits boutiquiers.
Cette droite, ce fut le choix de Chirac. Il n'était pas obligatoire. Après tout, ce n'est pas la droite qui l'a « fait » président de la République. C'est la quasi totalité de l'électorat (82%), droite et gauche réunies, tous les démocrates, les républicains, tous ceux qui avaient honte de ce pays, de leur pays, qui avait apporté Le Pen au deuxième tour des élections présidentielles. Dès lors Chirac aurait très bien pu prendre d'autres orientations. Par exemple rétablir la paix civique et prôner des politiques visant à éliminer le Front national de la scène politique, quitte à nouer certaines formes d'alliance avec la gauche.
Sa position a été de profiter de la déroute de la gauche aux présidentielles, du désarroi et du désespoir des socialistes qui ont abordé les législatives de juin 2002 sans leader (Jospin ayant démissionné le soir de la présidentielle), sans idées, sans enthousiasme et sans moral. Le résultat, avec une chambre majoritairement à droite, a dopé la nouvelle majorité qui, dès lors, a pensé que tout était possible puisque la gauche mettrait des années à se refaire une santé.
La politique du nouveau pouvoir a été conduite avec beaucoup de fermeté et un certain mépris pour ceux qui en étaient victimes ou qui la combattaient. Tous les conflits sociaux qui ont émaillé cette période se sont soldés par des victoires du pouvoir et des défaites parfois tragiques de ses adversaires. A aucun moment le gouvernement (dans le conflit sur les retraites, dans celui des chômeurs, dans celui des intermittents du spectacle, dans celui concernant les chercheurs, etc.) n'a laissé la moindre porte de sortie honorable à ceux qui contestaient sa politique. Son choix fut de les écraser, de ne rien leur concéder. Chaque fois, le gouvernement chercha le triomphe, la victoire sans partage.
Cette attitude pleine de morgue n'a pas été étrangère à la défaite saignante d'avril dernier. Surtout qu'à côté de l'intransigeance à l'encontre des représentants d'une grande partie de la population, de plus en plus irritée, les cadeaux fiscaux aux restaurateurs ou aux marchands de tabac, ont clairement montré la nature profonde de la politique suivie : restrictions à l'égard du plus grand nombre, avantages en faveur des entreprises et d'une partie de la base sociale du gouvernement (les boutiquiers). C'est ce qu'on appelle clairement, nettement une politique de classe, que les Français ont perçue comme telle.
La déroute de la CFDT
Jean-Pierre Raffarin et son équipe ont su trouver des alliés pour conduire cette politique. Le MEDEF était un partenaire évident. Mais également la CFDT qui, dans tous les dossiers sociaux brûlants, s'est retrouvée de fait aux côtés du gouvernement. Certes, les orientations ne sont pas les mêmes. La CFDT ne se réclame pas du libéralisme. Cependant sa volonté de trouver des compromis à tout prix avec le syndicat patronal et avec les autorités l'ont placée dans le même camp. Cette organisation souhaite depuis plusieurs années « avoir de l'influence » sur les décisions publiques ou sur les choix des grands budgets sociaux (comme les retraites ou la protection sociale). Pour avoir de l'influence, il faut être crédible. Or en matière syndicale il n'y a que deux moyens d'avoir une certaine crédibilité : être capable de mobiliser les travailleurs en faveur de réformes ; ou bien, si on n'est pas en mesure de le faire car on ne pèse1 pas grand-chose, tenter d'infléchir, par petites touches et à dose homéopathique des décisions déjà arrêtées. Avec deux autres petits syndicats (la CFTC – travailleurs chrétiens – et la CGC – cadres), la CFDT a joué ce rôle de « propositions » qui s'est révélé en fait objectivement celui de « porteur d'eau » du gouvernement et du patronat. Ce fut le cas pour la loi sur les retraites (à laquelle elle a donné un accord préalable dont s'est prévalu Raffarin devant le Parlement), sur les intermittents du spectacle, sur la réforme de l'UNEDIC (qui a abouti à raccourcir pour des centaines de milliers de chômeurs la durée d'indemnisation du chômage, depuis janvier dernier).
Ainsi la sanction accordée à la droite par les électeurs est-elle aussi une sanction de la CFDT et de ses orientations 2.
La victoire de la gauche
Cette fois il ne s'est pas agi d'une victoire par défaut. Avec plus de 50% des voix au niveau national, elle ne fait aucune doute. De plus, à part l'Alsace et la Corse, elle préside la totalité des régions françaises.
Cette victoire est d'un certain point de vue paradoxale. D'abord, elle ne doit pas grand chose à la gauche elle-même, si ce n'est que cette dernière est restée dans la mémoire des citoyens comme un miroir sensiblement inversé de la droite. Pour le reste, sa campagne électorale fut terne, sans arêtes, sans points forts, sans imagination. Elle ne doit rien non plus aux événements internationaux (cf. l'Espagne), dans la mesure où la politique de Chirac (multilatéralisme, refus de la guerre décidée en dehors de la communauté internationale) était vraisemblablement plus proche des positions du « peuple de gauche » que celle plus traditionnellement proaméricaine des socialistes. Elle ne se présente pas non plus comme un « écho » de la victoire de la gauche espagnole ; si pendant quelques jours, les camarades socialistes de la nouvelle présidente de Poitou-Charentes (la région de Jean-Pierre Raffarin), surnommèrent Ségolène Royal « Zapaterra », c'est plus en raison de son score et du fait qu'elle ait battu la représentante du Premier ministre que d'une quelconque similitude avec la situation espagnole.
La victoire ne s'explique pas non plus uniquement par le fait que tout pouvoir, dans des élections intermédiaires et sans enjeu décisif, soit mis à mal par l'autre camp.
Les raisons doivent être trouvées ailleurs, et notamment dans le choc encore douloureux du 21 avril. De nombreux Français ont saisi l'occasion des élections régionales comme celle du rachat, de la repentance. Après avoir, il y a deux ans, voté avec une certaine « frivolité », pour des candidats folkloriques, ou de protestation, afin de marquer leur défiance vis-à-vis de la droite comme de la gauche et obtenu le résultat que l'on sait (duel Chirac – Le Pen au deuxième tour), la notion de « vote utile » l'a semble-t-il emporté.
Dans les deux camps l'union au deuxième tour s'est imposée comme condition minimale du succès. Pour la droite ce fut relativement simple, dans la mesure où à côté de l'UMP (grand mouvement rassemblant l'ensemble des composantes de la droite) ne reste que l'UDF, qui avait refusé de se fondre dans une grande machine dominée de fait par les gaullistes, mais qui a toujours voté au Parlement avec ses alliés.
A gauche, le PS a recherché l'union dès le premier tour. Ce fut variable selon les régions et les partenaires. Un débat important a divisé le PCF. Les partisans de Robert Hue souhaitaient des listes d'union. Les orthodoxes étaient partisans de listes communistes et les rénovateurs (alliés à Marie-Georges Buffet) étaient au contraire partisans de listes d'alliance avec les représentants des « mouvements populaires ». Le fait notable à relever est que, tant les orthodoxes que les rénovateurs, en se présentant seuls au premier tour, ont dans l'ensemble doublé leurs suffrages par rapport au score de Hue aux présidentielles, ce qui donne raison à leur stratégie.
Les Verts ont également progressé quand ils se sont présentés seuls.
Et le PS, dans tous les cas de figure (avec ou sans alliés), a connu un véritable bond en avant 3.
Une des raisons fondamentales de ces succès a tenu à la volonté affichée d'alliance au deuxième tour, c'est-à-dire à la certitude que le vote servirait à sanctionner la droite et ne serait pas perdu.
Les trotskistes hors-jeu
La LCR et Lutte Ouvrière avaient reconduit l'alliance qu'ils avaient déjà contractée aux dernières élections européennes. Alliance un peu curieuse entre un groupe toujours prêt à se fondre dans le mouvement (LCR) et un autre qui le fuit comme la peste (LO, qui ne participe que rarement à des mobilisations de masses, qui avait, par exemple, critiqué le FSE de Paris Saint-Denis car il était altermondialiste et pas « anticapitaliste », etc.).
Encore étonnées par le succès rencontré aux élections présidentielles de 2002 (Arlette Laguillier et Olivier Besancenot totalisaient 9,7% des voix), les deux formations avaient souhaité être présentes dans quelques régions (avec plus de 10%). Leur objectif : se maintenir et provoquer des triangulaires ou des quadrangulaires pour obtenir des élus. Or elles plafonnent autour de 5% dans la plupart des régions et ont donc été éliminées. La somme politique n'est pas une somme arithmétique.
Les deux groupes trotskistes avaient décidé de toute manière de ne pas rechercher l'union avec la gauche ni d'appeler à voter pour elle.
Cette situation n'a pas été sans provoquer de remous internes. 24 membres de la direction nationale de la LCR ont publié, après le premier tour, un appel à se rallier à la gauche au second tour. En ce sens, ils ne se sentaient plus engagés par l'accord scellé avec LO et se désolidarisaient des choix de leurs dirigeants. " Pour notre part, nous prenons nos responsabilités et appelons les électeurs et électrices de gauche (...) à se mobiliser massivement le 28 mars, pour battre la droite et le FN en votant pour les listes de gauche ", ont-ils écrit. On ne sait pas précisément comment se sont effectués les reports des électorats d'extrême gauche sur la gauche.
Reste que, si le résultat atteint par ces deux formations n'est pas négligeable, et représente d'une certaine manière une consolidation électorale de l'extrême gauche en France, sa signification ne doit pas faire illusion. Il s'agit d'un échec politique dans la mesure où ni LO ni LCR n'ont pu tenir leur pari et où ils sont apparus pour de nombreux électeurs, comme des éléments de division.
Pour la gauche, tout est à construire
Pendant la campagne électorale, François Hollande s'est sensiblement démarqué des deux principaux prétendants à la présidence de la République (Fabius et Strauss-Kahn) en donnant un tour plus « social » à sa campagne et en reprenant à son compte nombre de critiques formulées par les mouvements sociaux ces derniers mois.
Les termes employés étaient nécessaires pendant une campagne électorale. Mais après ? Quelle ligne, quelle orientation ? Le PS en débattra à son prochain congrès, dont on ne connaît pas encore l'ordre du jour ni les propositions des uns et des autres.
En voici deux enjeux :
Depuis 1986, aucun gouvernement sortant n'a remporté d'élections en France. Cela ne traduit pas seulement de la versatilité de la part de l'électorat, mais une difficulté réelle à conduire des politiques de changement (dans un sens ou dans l'autre) dans un cadre européen qui fait peser des contraintes extérieures peu comprises ou peu cohérentes. Comment « réformer » la société dans un sens de gauche en les respectant ? Faut-il s'en affranchir, comme le suggère l'aile gauche du PS ? Faut-il faire avec et faire preuve de pédagogie, comme semblent dire ceux que l'on nomme les sociaux-libéraux ?
Autre question, l'exclusion sociale, avec une de ses traductions politiques qu'est le Front national. Ce parti, qui puise son influence dans la misère des plus pauvres, s'affirme à chaque élection comme une réalité politique bien établie, dont l'influence va au delà de la personnalité et du charisme de son chef (absent des élections régionales). Il a réussi l'exploit d'être présent dans 17 régions au deuxième tour. Et globalement il obtient un suffrage de 12,5%, avec des pointes à 25% dans le midi de la France. Ses élus, en raison du nouveau mode de scrutin, auront moins de pouvoir de nuisance, mais ils s'installent sur le terrain, deviennent des notables presque « comme les autres », entretiennent des réseaux de relations diffus.
Ces questions sont celles de toutes les gauches européennes. Les réponses politiques ne sont pas évidentes. En France, si la gauche a reçu un encouragement de la part de l'électorat, elle doit se montrer à la hauteur de ce que l'on attend d'elle. Si les Français, avec les régionales, ont montré qu'ils étaient un plus politiques, il ne reste à la gauche qu'à suivre. Les socialistes ont déclaré être conscients des nouvelles responsabilités que la situation leur confère. A suivre.
1 Il n'est pas inutile de rappeler que le syndicalisme français connaît le plus faible taux de syndicalisation des pays industrialisés (moins de 9%), que la CFDT n'en représente qu'une petite partie et qu'elle n'est pas la plus active sur le front des luttes.
2 En matière d'indemnisation du chômage, la CFDT et le MEDEF viennent de subir une deuxième sanction, de la part de la justice, cette fois. Elle a déclaré recevable la plainte d'une trentaine de chômeurs qui reprochaient à l'UNEDIC d'avoir « recalculé » der manière unilatérale leurs indemnités. Des centaines d'autres dossiers sont en cours d'instruction.
3 Les comparaisons antre les régionales de 1998 et celles de 2004 ne peuvent pas être établies, en raison du changement de mode de scrutin. En 1998, le scrutin était majoritaire à un tout. En 2004, il pouvait se dérouler sur un tour si une liste obtenait plus de 50% des voix ou sur deux tours. Seuls pouvaient participer au deuxième tour les liste ayant obtenu plus de 10% des voix (les listes de plus de 5% pouvant fusionner avec d'autres pour obtenir au moins 10%). De plus, la liste arrivée la première bénéficiait d'une prime majoritaire de 25 sièges. Ces modifications avaient pour but de donner aux régions des majorités stables non soumises à des alliances qui pouvaient s'inverser, et en particulier à éviter le chantage qu'avait exercé le Front national afin de permettre à la droite classique de gagner ou de conserver des régions.