Number   36   February 2003 Articles in original language

EUROPE, QUELLE PUISSANCE ?
Etienne Balibar  

Mon point de départ, ce soir, ce seront certains appels qui nous parviennent des Etats-Unis d’Amérique, et tout particulièrement des intellectuels américains libéraux, en tant que nous sommes « européens ». Cela nous flatte, et cela nous inquiète. Nous y voyons la preuve que nous existons, et nous craignons le quiproquo.
Voix d’Amérique
Malgré leurs divergences, puisque les politiques dont ils se réclament vont du socialisme au néo-républicanisme, les universitaires ou les écrivains qui s’adressent ainsi à nous mettent en avant les mêmes principes : le caractère inaliénable des droits civils et judiciaires de l’individu, la responsabilité des gouvernements devant le peuple, la soumission des autorités militaires aux autorités civiles, la défense du droit international. Ils demandent à l’Europe de peser sur la politique américaine, dans son propre intérêt comme dans celui de l’Amérique et de la démocratie. L’appel qu’ils nous lancent est celui d’une minorité critique de son propre pays, en tout cas des choix que lui imposent les représentants de la majorité, et qui pourraient avoir des conséquences dramatiques pour tous. Dans son principe il procède de l’idée « multilatéraliste » qu’au sein d’un monde mondialisé même la plus grande puissance ne peut se préserver seule, mais peut fort bien, en revanche, se perdre avec tous… J’en ai retenu ici quatre exemples Leurs fluctuations quant à la nature de l’aide qu’ils attendent nous intéresseront autant que la force de l’appel qu’ils formulent.
Premier exemple : Bruce Ackerman, éminent constitutionnaliste et philosophe politique de Yale, qui se présente lui-même comme un civil libertarian. Dans la London Review of Books du 7 février dernier, sous le titre Don’t Panic, il prophétisait une série d’événements semblables au 11 septembre, et remarquait que « si la réaction américaine doit faire école, le besoin est urgent de repenser la garantie constitutionnelle des libertés civiles (…) sinon quatre ou cinq attaques du même genre suffiront à anéantir les libertés civiles en moins d’un demi-siècle ». Les libéraux ne sauraient pourtant selon lui poser les droits comme des absolus intangibles : ils n’entreraient pas seulement en conflit avec le sentiment collectif et les exigences de la sécurité, mais ils laisseraient sans réponse les questions constitutionnelles que soulève toute situation de crise grave. Ackerman redoute particulièrement la manipulation des angoisses collectives en vue de porter des atteintes durables aux libertés publiques. La notion d’une « guerre sans fin prévisible » contre le terrorisme menace les libertés des Américains aussi bien que des étrangers, et met en danger l’équilibre constitutionnel des pouvoirs entre le gouvernement, le Congrès et le pouvoir judiciaire. Seul recours à ses yeux : la définition d’un « état d’urgence » soigneusement délimité, où la suspension de la légalité normale demeure sous le contrôle des « défenseurs de la liberté » nationaux et étrangers. Et voici son appel conclusif : « Déjà l’Europe influence politiquement cette dynamique. En refusant de livrer des suspects au gouvernement Bush, les Espagnols ont refroidi son ardeur pour les tribunaux militaires d’exception. La nationalité française de Zacarias Moussaoui, soupçonné d’être le 20e terroriste du 11 septembre, a contraint l’Attorney General [John Ashcroft] à l’envoyer devant un tribunal civil (…) Mais à l’avenir il ne suffira pas de résister ainsi aux menaces contre les libertés. Il faut que les Européens prennent l’initiative de solutions constructives (…) avant que Londres ou Paris n’aient été elles-mêmes prises pour cibles (…) Tout grand Etat européen qui adopterait une loi constitutionnelle encadrant rigoureusement l’état d’urgence lui conférerait par là-même une portée mondiale et montrerait la « guerre sans fin » sous son vrai jour, celui d’une fausse solution délirante pour un vrai problème. »
Un tel texte est étonnant, même si nous tenons compte de ce qu’il a été publié dans un journal anglais. Il suggère que certaines de nos traditions juridiques peuvent constituer un pôle de résistance à la militarisation de la politique qui menace aux Etats-Unis et au-dehors de détruire les valeurs au nom desquelles a été déclarée la « guerre au terrorisme ». Il demande à l’Europe de se faire le rempart du droit international pour préserver de la corruption les principes constitutionnels, en particulier celui de la division des pouvoirs, évitant ainsi à la démocratie de sombrer dans l’état d’exception ou le coup d’Etat permanent.
Second exemple : Immanuel Wallerstein, le théoricien du « système-monde », créateur du Fernand Braudel Center. Dans sa conférence du 5 décembre 2001 : « L’Amérique et le monde : les Twin Towers comme métaphore », il lance lui aussi un appel aux Européens, ou plutôt un appel aux Américains à écouter les Européens. Rappelant que les Etats-Unis ont toujours cherché à se comparer au monde entier pour se persuader de leur supériorité, il montre que le défi lancé par Al Qaida est sans précédent en ce qu’il matérialise pour la première fois des sentiments anti-américains largement répandus dans une attaque contre laquelle les Américains sont d’autant plus démunis qu’elle est partie de leur propre sol. Pour lui aussi la « guerre totale » anti-terroriste  qui en découle est susceptible d’affecter durablement les institutions américaines. Mais dans quelle mesure ? Cela dépendra de la façon dont les Américains eux-mêmes comprendront les fragilités de leur puissance dont ils découvrent soudain l’existence. Depuis que les Etats-Unis ont cessé de dominer sans partage l’économie-monde, ils ont déployé différentes stratégies pour éliminer leurs concurrents : containment, neutralisation, interventions ou encouragement à la subversion, politiques de non-prolifération… Or les Etats-Unis « se croient eux-mêmes fiables pour ce qui concerne l’utilisation des armes de destruction massive au service de la liberté », supposant à l’inverse que toute autre puissance est susceptible de les utiliser contre celle-ci (sans qu’on puisse déceler ici de différence entre « liberté » et « intérêt national américain »). Pour ma part, ajoute-t-il, « je ne fais confiance à aucun gouvernement pour utiliser sagement les armes de destruction massive et je préférerais les voir universellement interdites, mais je ne crois pas à la possibilité d’y parvenir dans le système inter-étatique actuel. C’est pourquoi je m’abstiens de mêler la morale à cette question… » Wallerstein exprime sa crainte que les Etats-Unis, pour rétablir l’hégémonie que symbolisaient les tours du World Trade Center, ne sacrifient les idéaux de liberté et d’universalité qui allaient de pair avec elle. Pour qu’il en aille autrement, il faudrait que les Américains soient capables de renoncer à la promesse fallacieuse de rétablir le règne des certitudes et des sécurités inébranlables, et prennent le risque de la confrontation avec le monde extérieur, à la recherche d’une civilisation dont ils ne seraient plus les porteurs exclusifs. D’où l’urgence de favoriser le « dialogue des égaux » entre l’Amérique et l’Europe (mais aussi le Canada, le Mexique, le Japon, les « plus proches alliés et amis » des Etats-Unis, représentant en quelque sorte auprès d’eux le reste du monde) pour sortir du cercle de la confrontation mortelle entre terrorisme et contre-terrorisme.
Cette position cherche à refonder l’universalisme. Elle prend la forme d’une défense du multilatéralisme contre la tentative des Etats-Unis de pallier leur déclin économique relatif en usant d’une hégémonie militaire encore sans rivale, bien que celle-ci soit apparue vulnérable. La tâche des progressistes est alors de résister à la fois au « Béhémoth » et au « Léviathan », c’est-à-dire aux forces de la subversion nourrie d’intégrisme religieux et, symétriquement, à la violence légitime monopolisée à l’échelle mondiale par une seule superpuissance. Il faut travailler à la reconstitution d’un équilibre multipolaire entre les forces mondiales, qu’elles soient de caractère national ou post-national. C’est pourquoi, dans son intervention à la « conférence anti-mondialisation » de Porto-Alegre de janvier 2002, Wallerstein a pris position pour l’Union Européenne : même s’il s’agit aussi d’une puissance « impérialiste » exploitant une partie du monde (Afrique notamment…), elle n’en représente pas moins la possibilité de tenir en respect la surpuissance américaine. Car, comme disait Mao, il y a contradiction (principale) et contradiction (secondaire)…
Troisième exemple : Timothy Garton Ash, l’historien anglais spécialiste de l’Europe de l’Est, directeur du Centre d’Etudes Européennes d’Oxford, mais aussi chercheur à la Hoover Institution de Stanford. Dans un article du New York Times, précisément intitulé « Du danger de l’excès de pouvoir » (The Peril of Too Much Power), il note que la question qu’on se pose dans le monde d’aujourd’hui n’est plus, comme au XXe siècle, de savoir ce qu’il faut penser de la Russie mais ce qu’il faut penser de l’Amérique. Récusant l’image « caricaturale » d’une Amérique comme concentré des traits impérialistes du capitalisme, surtout s’il s’agissait de lui opposer une Europe vertueuse, il affirme d’abord sa diversité et ses contradictions propres. Evoquant la puissance universelle de l’imaginaire américain (« que nous ayons grandi à Bilbao, à Pékin ou à Bombay, nous avons tous New-York en tête »), il suggère aussi que l’existence d’une culture américaine est indiscutable, alors que celle d’une culture européenne est beaucoup plus problématique. Mais, prenant comme exemple la politique américaine au Moyen-Orient, en Irak aussi bien qu’en Israël-Palestine, il pose que le problème est l’excès de puissance militaire des Américains dans le monde dont rien de bon ne peut résulter, soit qu’ils s’en servent, soit qu’ils se désengagent…. Tout pouvoir veut un contre-pouvoir, ou alors il devient destructeur. Or les contre-pouvoirs internes ici ne suffisent plus. « Qui peut donc équilibrer la puissance américaine ? Les Nations Unies, les organisations non-gouvernementales ont du bon, mais elles ne suffisent pas non plus. A mon avis il n’y a que l’Europe – puissance économique égale à celle des Etats-Unis, groupe d’Etats bénéficiant d’une longue expérience diplomatique et militaire, l’Union Européenne (…) est en train d’acquérir peu à peu la consistance voulue. » Il y a un obstacle pourtant : « le fossé ne cesse de se creuser entre la capacité militaire européenne et celle des Etats-Unis ». D’où la tâche complexe qui attend les Européens : refaire de l’Europe une puissance militaire, accroître son autonomie sans pour autant développer l’anti-américanisme, en cherchant la concertation (partnership) plutôt que la rivalité… Les Américains selon Garton Ash n’ont aucun intérêt véritable à demeurer seuls dans le rôle de l’hyperpuissance.
Dernier exemple : Edward Said. On sait que le professeur de Columbia, d’origine palestinienne, auteur du best-seller sur L’orientalisme (1978) et de Culture et impérialisme (1993), est aussi un chroniqueur régulier dans la presse anglaise, égyptienne et américaine. Dans l’un de ses derniers articles, « Europe ou Amérique », il rapporte une série de différences culturelles frappantes entre les Etats-Unis et l’Europe, découvertes à l’occasion de ses séjours en Angleterre, et qui ne sont pas sans conséquences politiques : en particulier le caractère beaucoup plus enraciné du fondamentalisme chrétien aux Etats-Unis. « Les chrétiens fanatiques aux Etats-Unis forment le cœur de l’électorat de George Bush, un bloc sans rival de 60 millions d’électeurs. » C’est de la convergence entre ce fondamentalisme et le néo-conservatisme des « valeurs américaines » systématisé à l’époque de la Guerre Froide que procèdent aujourd’hui la bonne conscience « unilatéraliste », la politique d’intimidation qui menace le monde entier, et la prétention à l’exercice d’une mission divine qui alimente paradoxalement l’antisémitisme profond aussi bien que la recherche d’une confrontation avec le monde arabe ennemi d’Israël. Rien de tout cela n’existerait au même degré en Europe, où le pouvoir réel, moins corrompu, serait aussi relativement mieux contrôlé par les citoyens. C’est pourquoi l’Europe et notamment la gauche européenne aurait du monde une vision moins manichéenne que les Américains, du moins lorsqu’elle n’essaie pas de se faire encore plus américaine qu’eux (c’est le cas « troublant » de Tony Blair, dont Said se persuade néanmoins qu’il constitue aux yeux de beaucoup de ses compatriotes une aberration, « un Européen qui a décidé de changer d’identité »…). « J’aimerais bien savoir cependant, conclut Said, quand l’Europe prendra conscience d’elle-même et se décidera à assumer le rôle de contrepoids que lui dictent sa taille et son histoire. Pendant ce temps la guerre approche inexorablement. »
Illusions et contradictions
Cet appel à l’Europe qui nous vient des intellectuels américains (et d’autres parties du monde, même si ce n’est pas exactement dans les mêmes termes), nous ne saurions y rester insensibles. Il est bien vrai qu’il touche à notre intérêt commun. On voit aussi que tous ces textes, en dépit des engagements différents de leurs auteurs, ont comme un « air de famille ». Force est pourtant de se demander si leurs demandes ne sont pas contradictoires, et s’ils n’ont pas substitué une Europe imaginaire à l’Europe réelle.
Je n’insisterai pas sur ce qui est évident, à savoir que certains libéraux américains se soucient surtout de l’avenir de la démocratie américaine, tandis que d’autres adoptent un point de vue plus « global » (allant jusqu’à poser que c’est de la façon dont les Etats-Unis traitent les valeurs démocratiques dans le reste du monde que dépend leur capacité à la faire vivre chez eux). Plus frappante est la façon dont ces voix se situent et nous situent par rapport aux grandes divisions du monde d’après la guerre froide. Tandis que les unes nous demandent d’être pleinement « occidentaux », les autres nous demandent de creuser la différence entre l’occidentalisme américain et l’identité européenne. D’autres encore voient dans l’Europe l’intermédiaire potentiel d’une grande négociation à laquelle il faudra en venir un jour : celle qui met en présence l’Empire américain et ses « autres » véritables, les peuples et cultures du Sud et de l’Est, de la Méditerranée, du Tiers-Monde. Ce sont là de considérables différences, sinon des contradictions, qui trouvent leur écho chez nous.
Plus frappante encore est la tension qui habite ces discours entre deux façons de formuler l’appel à l’Europe : comme demande de rééquilibrage et de contrepoids à la puissance américaine, ou comme demande de médiation dans le « conflit des civilisations » auquel, désormais, l’Amérique a décidé de se vouer. La première formulation s’inscrit dans une logique « stratégique » de rapports de forces, qui tend à trouver son ultima ratio dans le rapport des forces militaires. Si elle s’adresse à l’Europe, plutôt qu’à la Russie, au Japon ou à la Chine, c’est sans doute que ses auteurs opèrent une sorte de transfert de l’Amérique sur l’Europe : ils comptent virtuellement sur elle pour retrouver cette combinaison idéale de la force et du droit dont l’Amérique semble s’éloigner. La seconde formulation s’inscrit dans une logique d’influences morales et sociales, qui n’exclut pas les considérations de puissance, mais les subordonne à un processus plus général de transformation culturelle. Ici le fait que l’Europe soit séparée des Etats-Unis par une dénivellation de puissance militaire apparemment infranchissable n’est pas nécessairement un handicap, mais la question qui se pose est de savoir si elle représente bien cette alternative à laquelle on aspire. « Multilatéralisme » ne veut pas dire exactement la même chose dans ces deux perspectives. Alors que la première est compatible avec une confrontation entre des « isolationnismes » inverses, la seconde suppose que la possibilité même de l’isolement est aujourd’hui anachronique, entre alliés et même entre adversaires : la réalité c’est non pas un « droit d’ingérence » mais un « fait de l’ingérence » ou de l’interpénétration, dont il nous appartient seulement d’organiser les modalités et de chercher à diriger les effets.
Il serait intéressant de discuter la façon dont certaines voix européennes officielles ou non ont « répondu » à ces demandes. Mais il est encore plus intéressant de s’attacher à la façon dont, en Amérique même, elles ont été promptement disqualifiées. Le texte le plus frappant à cet égard est l’étude publiée par l’expert du Carnegie Endowment for International Peace, Robert Kagan, à laquelle la presse des deux côtés de l’Atlantique a fait un large écho. Prenant pour cible une opinion européenne dont les positions correspondraient précisément à ce qu’appellent de leurs voeux les libéraux américains, Kagan écrit que « les Européens croient être en route pour un dépassement des rapports de puissance dans un monde autosuffisant de lois et de règlements, de négociation et de coopération transnationale. » L’Europe serait entrée par la pensée dans un « paradis post-moderne », réalisation du rêve kantien de la « paix perpétuelle ». Au contraire, « les Etats-Unis  continuent de patauger dans la boue de l’histoire terrestre, exerçant leur puissance dans le monde hobbesien de la guerre de chacun contre chacun où l’on ne peut jamais se fier aux règles internationales, où la sécurité et l’institution d’un ordre libéral continuent de dépendre de l’usage de la force militaire ». D’où proviendrait l’aversion européenne pour l’usage de la force comme moyen de régler les conflits internationaux ? Non pas selon Kagan d’une identité spécifique des Européens, car ils en ont eux-même fait abondamment usage dans les siècles passés, quand leur puissance dominait le monde, mais tout simplement du fait qu’ils se sont affaiblis, et n’ont plus les moyens de la politique de puissance. L’Europe et l’Amérique ont ainsi en quelque sorte échangé leurs « cultures » politiques : c’est les Européens qui ont repris à leur compte le rêve wilsonien de société des nations mettant fin aux guerres et à la Machtpolitik, dont ils ont éprouvé les effets dans leur chair. La seule chose que les Européens ne prennent pas en compte, c’est qu’en réalité leur pacifisme moral a pour condition d’existence la puissance militaire américaine. « Force a bien été pour Joschka Fischer et d’autres de le reconnaître, ce sont les Etats-Unis qui ont rendu possible la nouvelle Europe en menant à la victoire la coalition démocratique dans la Deuxième Guerre mondiale et dans la Guerre froide, et en rendant possible ainsi la solution du problème allemand. Aujourd’hui même, le rejet par les Européens de la politique de puissance ne tient debout qu’en raison de la disposition américaine à utiliser la force partout dans le monde contre ceux qui n’ont pas cessé, eux, de croire en elle. » Les Européens peuvent se payer le luxe d’être kantiens parce que les Etats-Unis sont toujours hobbesiens… « La plupart des Européens ne se rendent pas compte qu’ils ont pu passer à la post-histoire seulement parce que les Etats-Unis n’y sont pas passés eux-mêmes. » D’où la « trajectoire de collision mutuelle » sur laquelle Européens et Américains se situent maintenant, toujours formellement alliés alors que les premiers voient dans les seconds un monstre dangereux et les seconds dans les premiers des gêneurs et des traîtres en puissance. Et Robert Kagan de poser la question : vaut-il mieux prendre acte du divorce, ou tenter de combler le fossé culturel ? Il n’est pas nécessaire de solliciter son texte pour lui faire dire que le point de vue « européen », celui de la « religion du droit », est à la fois impuissant, illégitime, et finalement auto-destructeur. A l’idée que les Américains seraient devenus « trop puissants », Kagan oppose l’idée que les Européens ne le sont hélas plus « assez ».
La question posée est double : c’est celle de la « puissance » européenne; c’est celle de sa « capacité politique » dans le monde d’aujourd’hui, et notamment dans la résolution des conflits et par conséquent de la notion de politique d’après laquelle on l’évalue. Je soutiendrai à cet égard la double thèse suivante : il est bien vrai que, d’une certaine façon, l’Europe n’existe pas comme sujet politique, c’est-à-dire sujet d’une puissance politique, et à cet égard la demande qui lui est adressée de peser sur le cours des choses ou de « faire contrepoids » est purement illusoire. Mais d’un autre côté l’idée de médiation ne se réduit pas, ou se réduit de moins en moins, à l’alternative entre la puissance (au bout du compte la force militaire) et l’impuissance (qui se travestit en politique morale), même s’il est vrai qu’elle doive se traduire sur le plan diplomatique et institutionnel. La question qui se pose alors est de savoir comment on devrait penser l’éventualité d’une mutation dans les rapports de la politique et de la puissance, ou mieux, dans la notion même de puissance.
Il est certain que la capacité politique européenne, condition de son existence comme force autonome, d’un certain point de vue ne résiste pas à l’examen. Le « poids » économique est un faible argument, surtout dans une économie mondialisée : même cristallisé dans une monnaie commune, il ne représente qu’un agrégat statistique flottant aussi longtemps que, précisément, il ne lui correspond pas de « volonté » stratégique, ou si l’on préfère de « politique économique » et donc sociale indépendante. Si l’on prend comme exemple le récent affrontement aux Nations-Unies autour de la question de savoir si les Etats-Unis avaient la liberté de déclencher une guerre préventive contre l’Irak ou bien devaient en passer par une procédure internationale qui donne – en théorie au moins – au régime irakien la possibilité de démontrer sa bonne foi, affrontement qui s’est terminé au moment où je parle par un compromis (sans préjuger de la suite), il est bien clair que ce n’est pas « l’Europe » qui a quelque peu équilibré la puissance américaine. Mais c’est la convergence momentanée, et fragile, des efforts de quelques moyennes puissances pour ne pas être « marginalisées » dans les relations internationales : la France, l’Allemagne, la Russie, la Chine, le Mexique, qui d’un côté ne forment pas toute l’Europe et de l’autre la débordent. Ce sont peut-être les mises en garde discrètes de certains pays arabes dont les Etats-Unis ont besoin pour leurs bases militaires et leurs fournitures de pétrole. Et ce sont, ne l’oublions pas, certaines divisions, voire certains conflits d’intérêts, internes à la puissance américaine elle-même.
Surtout, l’argument de l’incapacité de l’Europe à résoudre ses propres problèmes sans le « secours » des Américains porte à plein. Nous sommes dans le schéma exactement inverse de celui que les libéraux appellent de leurs vœux. Les exemples à cet égard sont récents et dramatiques, et leur liste n’est pas limitative. L’Europe est incapable de régler le problème irlandais, où sont impliquées deux de ses vieilles nations. Elle a été incapable de faire obstacle à la guerre civile en ex-Yougoslavie, qui a donné lieu aux pires crimes contre l’humanité depuis le nazisme, que ce soit en offrant aux communautés concernées une perspective de développement et de coexistence dans le cadre européen, ou en intervenant militairement de façon efficace - jusqu’au moment où l’OTAN à direction américaine a procédé à cette intervention (dans des formes et avec des résultats plus que contestables). Les Américains ont alors beau jeu d’établir la continuité avec la façon dont, au cours des deux Guerres mondiales, leur débarquement en Europe a mis fin au déchaînement de la barbarie (même s’ils ont tendance à oublier dans ce même contexte le rôle de la résistance soviétique au nazisme, qui n’avait pas échappé aux contemporains, pour qui Omaha Beach n’allait pas sans Stalingrad). Ce qui forme une constante de l’histoire du XXe siècle, ce n’est pas la médiation européenne dans les conflits où l’Amérique est partie prenante, c’est bien plutôt la médiation américaine dans les conflits qui déchirent l’Europe et manifestent son incapacité à traduire en actes politiques l’identité historique et morale dont elle se réclame.
Cela vaut aussi bien pour la façon dont l’Europe se comporte envers les situations de violence extrême situées à ses « frontières », dans lesquelles elle est impliquée au point de vue des causes passées, des effets actuels et des conséquences futures, et qui forment comme une longue série de démissions collectives : Algérie, Palestine/Israël , Tchétchénie... A chaque fois selon des modalités différentes, qui renvoient à l’histoire et à la géographie, que ce soit par un héritage colonial ou par celui de ses propres divisions ethniques et religieuses, l’Europe est pour une part au moins à l’origine de conflits « insolubles » qui ne peuvent trouver d’issue sans son engagement et dont l’aggravation menace à la fois sa propre paix civile et sa personnalité morale. Or l’histoire montre qu’une entité politique ne peut exister sans une « Idée » qui rassemble ses forces matérielles sous un projet universel. A défaut de vouloir recoloniser le monde, car l’histoire ne se recommence pas et le prix en serait inacceptable, à défaut de vouloir le révolutionner par l’exemple messianique de la création d’un « homme nouveau » selon le modèle chrétien ou communiste, l’Europe ne peut effectivement que vouloir chercher à exercer en son sein une influence civilisatrice, ou alors ce sont les conditions morales de sa propre construction qu’elle détruit. En abandonnant les Tchétchènes à la guerre totale que mène contre eux la Russie post-soviétique, ce n’est pas seulement l’éternelle lâcheté des nations face aux génocides qu’elle perpétue, c’est aussi l’européanité de la Russie qu’elle dénie. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent, puisqu’ils ne sont pas candidats à l’entrée dans l’UE… En s’installant à la remorque de l’alliance américano-israélienne au Moyen-Orient, sauf à entretenir quelques projets humanitaires qui ne suffisent ni à protéger les Palestiniens de la colonisation et de la répression ni à les détourner totalement du terrorisme, c’est l’antisémitisme moderne (à la fois judéophobe et arabophobe) qu’elle favorise sur son sol et dans le monde. En combinant la complaisance envers la dictature algérienne et les autres régimes policiers d’Afrique du Nord avec la discrimination raciale et religieuse envers ses propres populations immigrées d’origine maghrébine, c’est « l’Euroméditerranée » qu’elle condamne à un désastreux avortement.
Mais n’y aurait-il pas une autre façon d’interpréter ces données, en essayant de nous installer délibérément dans la nouvelle conjoncture de mondialisation et dans les alternatives qu’elle recèle ? Il est vrai que toutes les divisions culturelles et les conflits d’intérêts qui déchirent aujourd’hui le monde traversent également l’Europe et sont susceptibles d’y prendre des formes aiguës. Il est vrai que l’Europe et l’Amérique ne constituent pas des ensembles disjoints, pas plus que ce n’est le cas pour l’Europe et l’Eurasie, ou pour l’Europe et le Moyen Orient - certains pays constituant à cet égard, par leur histoire et leur démographie, des « transitions » naturelles qu’il serait vain de vouloir situer absolument soit d’un côté soit de l’autre d’une « frontière de civilisation ». Il est vrai enfin que l’Europe n’a pas les moyens de se constituer en un « grand espace » continental, imposant au Vieux Monde l’équivalent de ce que la « doctrine de Monroe » a été pour le Nouveau. Mais tout ceci peut se lire en sens inverse. S’il n’y a pas d’identité européenne opposable aux autres identités du monde, c’est parce qu’il n’y a pas de frontières absolues entre l’espace européen, historiquement et culturellement constitué, et les espaces qui l’enveloppent. Et s’il n’y a pas de frontières de l’Europe, c’est parce que l’Europe est elle-même une frontière, ou plus exactement une superposition de frontières, et donc de relations entre les histoires et les cultures du monde (ou du moins une grande partie d’entre elles), qu’elle réfléchit en son propre sein.
Une récente étude de Thierry de Montbrial, Directeur de l’Institut Français des Relations Internationales et président de l’Académie des Sciences morales et Politiques, parue sous le titre « Europe : la dialectique intérieur-extérieur », peut nous aider à préciser les conséquences d’une telle constatation. Montbrial tire à son tour la leçon des événements récents : lui aussi remarque la disproportion entre le « poids » de l’Europe dans les négociations internationales et sa prospérité économique, le fossé militaire qui confère automatiquement aux Etats-Unis la fonction de décision en matière de sécurité, l’impuissance de l’Europe à définir une politique étrangère commune, et place en regard la « forte demande d’Europe » qu’il lui semble percevoir depuis l’ancien Empire soviétique jusqu’à l’Amérique latine. Il cite une « personnalité brésilienne » pour qui « l’insuffisance de l’offre » tiendrait « au fait qu’elle [l’Europe] est toujours honteuse de son autodestruction de la première moitié du XXe siècle ». Sa propre réponse prend la forme d’un renversement dialectique. Dans l’histoire de la formation des Etats, explique-t-il, c’est la préexistence d’une forte unité (nationale) et par conséquent d’une identité ou d’un sentiment d’appartenance qui a rendu possible la mobilisation des ressources matérielles et humaines au service d’ambitions internationales. Mais dans le cas de la construction européenne c’est l’inverse qui est vrai et l’émergence d’une « Europe européenne » ne peut venir que de l’influence exercée par la politique étrangère sur la politique intérieure. D’où, « à défaut d’une politique étrangère et de sécurité véritablement commune, hors de portée dans l’immédiat », sa proposition d’organiser l’intervention concertée des pays européens dans les « grandes affaires » mondiales à partir d’une « triple entente » des trois principales puissances européennes (Grande-Bretagne, France et Allemagne) et d’une procédure de consultation des autres.
Cette idée de « dialectique intérieur-extérieur » est bien vue, mais son application recèle une pétition de principe. Pourquoi serait-il plus facile de faire émerger une « volonté commune » aux trois grandes puissances européennes (en fait moyennes) qu’à l’ensemble des pays de l’Union, ou de dégager un courant majoritaire dans leurs opinions publiques ? Ce pourrait tout aussi bien être l’inverse. Mais surtout le renversement de méthode proposé n’est pas assez radical pour nous amener au niveau de la conjoncture dans laquelle nous sommes entrés. Je proposerai pour ma part de tirer toutes les conséquences du fait que l’Europe est une frontière plutôt qu’elle n’a (ou n’aura dans l’avenir) des frontières, en repensant complètement les rapports entre « stratégie », « puissance » et « subjectivité », de façon à privilégier l’action par rapport à l’identité, et à sortir du cercle vicieux d’une stratégie qui présupposerait la puissance autonome du sujet qui la conçoit et l’exécute, alors qu’il s’agit précisément de modifier la façon dont sont comptabilisés, imputés et institutionnalisés les rapports de puissance à l’échelle mondiale.
Pour une « anti-stratégie » de l’Europe
Seule une remise en question de la façon dont nous concevons la notion de politique peut nous permettre tendanciellement d’échapper aux apories qui affectent l’idée d’une « politique européenne » et de donner un contenu réaliste à un projet de « médiation européenne » dans le monde d’aujourd’hui, qui devrait combiner des exigences aussi opposées entre elles que l’accroissement du rôle spécifique certaines « idées européennes », et le renoncement de l’Europe aux mythes de la clôture et de l’identité exclusive, à ce qu’on a appelé la Forteresse Europe, et qui a toutes chances de n’être qu’un mirage. Individualiser l’Europe et la dés-identifier, ou la dé-substantialiser, est-ce vraiment possible ?
Ce n’est possible à mon avis que si nous soumettons à une critique radicale le « théorème » sous-jacent à la plupart des raisonnements qui ont cours sur les rapports de la politique et de la puissance. Ce théorème veut que l’action efficace ait lieu si et seulement si elle met en œuvre des ressources préexistantes qui vous appartiennent en propre, et si cette mise en œuvre est le fait d’un sujet unifié, aussi « souverain » que possible, doté d’une identité stable et reconnue à l’intérieur comme à l’extérieur. Ma proposition est qu’il faut explorer une voie radicalement autre, dans laquelle la puissance ne précède pas l’action, mais en résulte plutôt, selon des modalités qui dépendent des objectifs recherchés. L’action crée la puissance, ou du moins elle l’intensifie, la concentre, la redistribue et la multiplie. L’action, comme disait Michel Foucault, est « pouvoir agissant sur d’autres pouvoirs », autrement dit elle est utilisation de la puissance des autres, tenant compte de leur orientation propre. Pour la même raison l’identité collective n’est pas un présupposé qu’on doive considérer comme donné, encore moins une image mythique dont on essayerait de « forcer » l’adéquation à la réalité au moyen de tel ou tel critère plus ou moins circonstanciel (par exemple « l’Europe chrétienne »). Mais elle est une qualité de l’action collective, appelée à changer de forme et de contenu à mesure que des défis historiques se présentent, que des acteurs nouveaux entrent en scène et que des solidarités inédites se créent entre ceux qui, hier encore, s’ignoraient voire s’opposaient.
Leçons d’histoire
Peut-être ne sera-t-il pas inutile de rappeler ici comment peuvent être tirées les leçons des expériences historiques dont est sortie la configuration de l’Europe actuelle, en particulier au cours du dernier siècle. Ces leçons, sans doute, sont susceptibles d’être interprétées de façon divergente. Elles n’en sont pas moins inscrites désormais dans une mémoire collective, dans des élaborations intellectuelles continues et dans des réalités institutionnelles.
Une première leçon, qu’on peut dire tragique, puisqu’elle concerne les guerres civiles qui déchirèrent la communauté des peuples européens, paraît d’abord essentiellement négative. C’est elle pourtant qui donne ses racines profondes à un « ordre public transnational » qui récuse l’équivalence « clausewitzienne » entre les moyens de la guerre et ceux de la politique. Avec le recul, les guerres nationales, inter-étatiques, qui ont scandé l’histoire des rapports de puissance entre « peuples » et ont abouti aux exterminations de masse des deux guerres « mondiales », ne sont qu’un aspect particulier d’une conflictualité plus générale, dans laquelle rentrent aussi des guerres ou guérillas de classe, de religion, d’idéologies. La leçon de la « guerre civile européenne », c’est qu’il n’y a pas de « solution finale », d’élimination ou neutralisation définitive de « l’ennemi », sauf à recréer les conditions de la destruction et de l’auto-destruction. L’extermination mutuelle en tant que telle ne comporte pas de fin, ou la « fin » ne peut venir que d’une délégitimation radicale accompagnée du surgissement d’un contre-pouvoir institutionnel et collectif.
Toutefois cette leçon est incomplète et même, à certains égards, elle est aveugle. Car elle a tendance à n’envisager le problème de la violence que dans un cadre « métropolitain ». Ce n’est que depuis peu, et à grand peine, que se développe en Europe la conscience du fait que la « barbarie » a circulé entre les espaces hétérogènes du centre dominant et de la périphérie dominée. Il a fallu pour cela le travail inachevé de remémoration et de critique auquel donnèrent lieu la décolonisation et la décolonisation, travail auquel n’est pas étrangère, bien sûr, la présence de plus en plus massive et de plus en plus légitime, malgré les discriminations qu’elles subissent, des populations d’origine coloniale au sein des anciennes métropoles. Cette conscience perturbe les schémas de pensée eurocentriques fondés sur l’opposition entre des nations « civilisées » et des nations « barbares » : les plus barbares n’ont pas été celles que l’on croyait, mais d’un autre côté l’exterminisme n’est pas un monopole des Etats les plus puissants, ce n’est pas une invention impérialiste. Surtout, elle a sa contrepartie positive dans un phénomène explosif et irréversible de « métissage » humain et culturel, qui passe d’abord par des liens singuliers entre les anciennes métropoles et les anciennes colonies, mais de plus en plus aussi s’établit directement entre l’espace européen et son extérieur. Ce métissage est source, nous le savons, de tensions et de violences (de nouveaux racismes), mais aussi d’énergies sociales « minoritaires » qui sont de puissants facteurs de civilisation, adaptée à l’époque de la mondialisation. A la leçon d’ordre public issue de l’histoire européenne s’en ajoute ainsi une autre, qu’on pourrait appeler une leçon d’altérité, ou une reconnaissance par l’Europe de l’altérité comme composante indispensable de sa propre identité, de sa propre virtualité, en clair de sa propre « puissance ».
Enfin je crois qu’une troisième leçon de l’histoire européenne doit être formulée pour elle-même. Cette leçon est fragilisée par la mondialisation, ou plutôt elle se trouve confrontée à un dilemme à mesure que la mondialisation accule les Etats nationaux à la défensive, bloque leurs capacités d’invention, et pose avec insistance – mais sans le résoudre – le problème de la constitution d’une nouvelle « citoyenneté » en Europe. Elle concerne la possibilité de neutraliser la violence des conflits sociaux, ou mieux de la transformer tendanciellement en capacité politique collective, en combinant la représentation des intérêts antagonistes dans l’Etat, la distribution des instances de régulation sociale entre le « public » et le « privé », enfin la définition progressive de nouveaux « droits fondamentaux », ajoutant aux droits acquis de l’individu des libertés « positives » ou des « capacités » supplémentaires, reconnues comme des composantes nécessaires de la citoyenneté.
Il semble que l’Europe à cet égard jouisse dans le monde contemporain d’une situation non pas privilégiée, mais singulière. Elle n’a pas le monopole de l’idée de la démocratie pluraliste et de la représentation. Mais elle a été conduite par l’histoire de ses mouvements sociaux (en clair : des luttes de classes aiguës qui s’y sont déroulées) à un degré de reconnaissance institutionnelle des droits sociaux sans équivalent dans le monde, distinct à la fois de formes « ultra-libérales » et de formes « totalitaires » ou « populistes ». Elle n’a pas non plus le monopole de la tolérance religieuse, mais elle a été conduite par l’histoire de ses schismes, de ses hérésies et de ses guerres de religion à un régime de « laïcité » ou de « sécularisation » (selon les configurations nationales) qui va au-delà de la tolérance, et permet la reconnaissance des appartenances religieuses en tant que contributions historiques à la formation de la « société », tout en excluant leur incorporation officielle à l’Etat, mais aussi leur prolifération selon une logique de « marché des biens de salut » purement concurrentielle.
Cette leçon, semble-t-il, consiste donc dans une élaboration originale de l’idée de démocratie conflictuelle, à laquelle contribuent différents principes autrement opposés entre eux : celui de la démocratie juridique, ou formelle, sans laquelle les individus ne peuvent être reconnus comme détenteurs et revendicateurs ultimes des droits ; celui de la démocratie sociale, ou substantielle, sans lequel les inégalités et les conflits d’intérêts ne peuvent être pris en compte, ce qui ramène la liberté juridique à la concurrence, et la concurrence à l’élimination des faibles par les forts ; celui, enfin, de la démocratie expansive (selon l’expression de Gramsci) ou de l’invention démocratique (selon l’expression de Claude Lefort), c’est-à-dire de l’ouverture incessante à de nouveaux contenus qui forment la « part commune » de l’expérience humaine, donxc à sa propre historicité, excluant toute représentation de la « fin de l’histoire ».
Sans doute aucune de ces leçons ne doit-elle être considérée ni comme irréversible, ni comme univoque. Toutes sont marquées de fragilité et d’ambiguïté. Son expérience de l’extermination conduit l’Europe à se percevoir comme détentrice des principes du droit international, alors que bien souvent elle ne l’applique pas elle-même. Sa conscience de l’altérité n’empêche pas qu’elle pratique systématiquement l’exclusion, en combinant les critères de la culture (pour ne pas dire de la race) et de la discrimination économique. Malheur aux « pauvres basanés », nouveaux parias qui n’ont le choix qu’entre différentes modalités de surexploitation et d’insécurité ! L’invention de la laïcité dans un contexte de domination du christianisme se retourne en fermeture renforcée contre de grands universalismes religieux antagoniques et en protection des cultes « domestiques ». Elle forme aussi un système de résistance au multiculturalisme proprement dit, c’est-à-dire qu’elle devient paradoxalement le moyen d’une quasi-religion de la « culture occidentale ». Enfin la conception « européenne » de la démocratie conflictuelle tourne (retourne ?) au corporatisme pur et simple au moment où la dérégulation et la mondialisation de l’économie la privent des moyens de « protéger » ses ressortissants contre les aléas du marché des biens collectifs et de la force de travail.
Mais ces contradictions évidentes font partie de la dynamique qui conduit à tenter de renouveler l’expérience politique européenne en l’inscrivant désormais dans un projet de transformation des relations internationales qui, tout en s’appuyant sur des forces les unes « intérieures » et les autres « extérieures », ne relève pas de la politique de puissance. Un tel projet ne consiste pas tant à faire émerger une nouvelle  (super)puissance qu’à faire entrer en jeu un nouveau régime de puissance, dont personne ne pourrait être considéré comme le porteur ou le propriétaire exclusif. Car une telle puissance est essentiellement relationnelle, elle se traduit par une évolution tendancielle des structures et des rapports de forces, ou par la consistance que revêtent des résistances et des alternatives au cours dominant. C’est pourquoi je l’ai désignée hypothétiquement comme une « anti-stratégie ». Cela ne veut pas dire qu’elle puisse se passer d’initiatives, de directions, voire de mots d’ordre.
Parler d’un projet de transformation des relations internationales n’est pas exactement définir un programme. Il faut bien cependant, même s’il doit s’étendre sur une très longue durée au cours de laquelle ne manqueront ni les reculs, ni les ajustements, ni les catastrophes, en formuler quelques composantes. J’aperçois notamment les suivantes, qui me semblent étroitement liées entre elles :
Protection ou fortification ?
Une politique de transformation des relations internationales suppose un modèle de sécurité collective, ouvrant une issue à l’affrontement des « terrorismes » et des « contre-terrorismes ». La notion de sécurité collective ne peut se contenter de réclamer que, conformément à la Charte des Nations Unies, les recours à la force militaire se fassent dans les formes (restrictives) prévues par le droit international. Il faut qu’elle détermine une politique, et donc elle implique des prises de parti. La ligne de démarcation passe clairement à mes yeux entre la reconnaissance nécessaire de la complexité et de la gravité des causes objectives qui partout dans le monde alimentent la violence et l’adhésion aux prédications terroristes, et l’acceptation irresponsable de cette même violence comme « réplique » à l’exploitation et à la domination. Cette réplique n’est ni légitime ni efficace, elle détruit la cause qu’elle croit ou prétend défendre. La sécurité collective implique de rejeter aussi bien l’illusion projective qui fait des principales victimes de l’insécurité dans le monde ses responsables ultimes, que la démonisation prophétique du « système capitaliste » qui voit en lui la source occulte unique de la violence et des conflits, y compris ceux qui perturbent son propre développement.
Un modèle de sécurité collective viable doit donc rendre possible aussi bien les politiques effectives de lutte contre l’injustice que la coordination des services de police, sous le contrôle d’institutions judiciaires nationales et internationales, et le démantèlement concerté des réseaux terroristes dont l’existence est établie. Il n’y a guère de doute à mes yeux que, de ce point de vue, la condition des conditions consiste dans la démocratisation des régimes politiques dans le monde « arabo-islamique », qui ne peut être imposée de l’extérieur mais qui peut être encouragée et doit d’abord tout simplement être acceptée, de façon qu’ils contribuent eux-mêmes à la lutte anti-terroriste. S’il est vrai, comme on doit l’admettre, qu’il y a aujourd’hui un risque particulier de voir le terrorisme s’inspirer d’une idéologie islamique fondamentaliste, la conséquence en est que son élimination doit avant tout venir de l’intérieur des sociétés et des Etats pour qui l’Islam constitue la référence culturelle et religieuse essentielle.
Il faut donc aussi éviter de substituer aux objectifs de sécurité nationale et internationale des objectifs d’hégémonie régionale ou d’intimidation symbolique, comme c’est le cas lorsqu’une guerre impérialiste est substituée à une opération de police trop difficile ou trop compromettante pour ceux qui la mènent. Que les deux objectifs soient distincts, voire contradictoires, a été partiellement mis en lumière au cours de la campagne électorale américaine de l’automne 2002 par l’ancien Vice-Président Al Gore, lorsqu’il a accusé, sans réplique, l’administration Bush de négliger la lutte anti-terroriste au profit de son règlement de compte avec Saddam Hussein et le reste de « l’axe du Mal ». On en dirait autant de la reprise du programme de « guerre des étoiles ». Mais la politique de sécurité collective doit surtout travailler à l’élimination systématique des facteurs qui favorisent la conjonction des violences « d’en haut » et des violences « d’en bas », la superposition ou la symétrie des « fondamentalismes » idéologiques et des intérêts économiques.
Qui désarme qui ?
Une telle politique est dépourvue de signification si n’est pas remise à l’ordre du jour la question qui est à l’origine de la création des organismes internationaux de sécurité collective : celle du désarmement général et contrôlé. Là est en réalité le fondement du « multilatéralisme », et il n’est pas possible d’y échapper à partir du moment où on se pose officiellement la question de savoir comment et pourquoi « désarmer » un ou plusieurs Etats dont le niveau et la nature des armements sont présentés comme un danger pour l’ensemble de l’humanité. Cela vaut par définition pour tout le monde, puisque ce sont les peuples qui font les frais des opérations de « punition » ou de « rétablissement de la démocratie » dirigées contre les fauteurs de guerre particuliers, et qu’il est surabondamment prouvé que la source des armes de destruction massive et de leur prolifération, plus généralement de l’incessante élévation du niveau des armements dans le monde, est à rechercher chez leurs producteurs, qui sont les grandes puissances elles-mêmes. Un multilatéralisme de la guerre, c’est-à-dire de la course aux armements, est impossible. Un multilatéralisme du désarmement est hérissé de difficultés, mais pensable.
Non seulement, par conséquent, et contrairement à ce que soutiennent nombre de bons esprits qui agitent le spectre de Munich, il faut que l’Europe refuse la proposition qui lui est faite d’entrer dans un nouveau cycle d’accroissement de ses capacités militaires (en particulier de ses capacités de « projection » à l’extérieur, à titre de complément ou de substitut des opérations menées par l’armée américaine), mais il faut qu’elle relance l’exigence d’une réduction générale des armements sous contrôle mutuel, concernant à la fois les « nouveaux » et les « anciens » détenteurs, la prolifération à travers le monde et la concentration dans des arsenaux dominants, y compris les siens propres.
Une telle perspective se heurte à d’évidentes difficultés, qui la feront taxer d’impossibilité. Elle heurte de plein fouet les intérêts publics et privés de la vente des armes, formant un continuum de moyens d’insécurité de toute nature et de toutes dimensions, qui est sous-jacente à la militarisation de la vie sociale dans un grand nombre de régions du monde, quand ce n’est pas à leur transformation en zones de mort violente endémique. Elle suppose d’une certaine façon résolu le problème même qu’il faut résoudre, c’est-à-dire celui de la confiance mutuelle de sociétés hétérogènes, qui n’ont pas traversé les mêmes expériences historiques et n’ont pas la même conception du droit et de la politique, dont certaines sont dominantes et d’autres dominées, certaines riches et d’autres pauvres, etc. C’est pourquoi bien entendu la relance du désarmement n’est pas séparable de nombreuses autres transformations dans les rapports sociaux et politiques à l’échelle mondiale. C’est pourquoi également elle ne peut être confondu avec un pacifisme, n’est pas exclusive de politiques de défense nationale ou supra-nationale modernisées, mais doit comporter des « conversions » de capacités d’attaque en capacités de défense. C’est pourquoi surtout elle suppose que « le monde », ou certaines parties du « monde », dont l’Europe, en se concertant entre elles – soient en mesure d’offrir au peuple américain des perspectives et des garanties de sécurité qui apparaissent à la longue supérieures à celles qui résident dans la mise en place d’un régime d’isolement, de fortification et de contre-terreur à l’échelle du monde.
Dans l’état actuel des choses, il ne peut exister de désarmement général parce que certains Etats ou certaines forces doivent être désarmés, tandis que d’autres se chargent de les désarmer, et ne peuvent donc par définition être contrôlées, ce qui est une expression à peine modifiée de la prétention de souveraineté absolue. Et en pratique cette prétention n’est soutenue que par une seule puissance : les Etats-Unis. Telle est sans doute la difficulté majeure qui grève la crédibilité de l’idée de désarmement général, même progressif et négocié. Mais le paradoxe (peut-être inhérent à la notion même de souveraineté) est que la souveraineté interne du peuple américain s’amenuise d’autant plus que s’affirme ou cherche à s’imposer la souveraineté externe de l’Etat impérial américain. Ce paradoxe masque temporairement une réalité fondamentale : le fait que seul, au bout du compte, le peuple américain pourra désarmer la superpuissance américaine, dès lors qu’il en percevra avec assez de force la nécessité et l’utilité. C’est si l’on veut sa « responsabilité » et sa « capacité » ultime. Mais ni cette capacité ni cette responsabilité ne peuvent s’exercer sans une élévation continue du niveau de communication avec les autres peuples du monde. La souveraineté suppose la solitude, la négociation suppose au contraire l’échange.
Responsables et médiateurs.
Le corrélat de l’idée de sécurité collective et de la relance du désarmement pour lesquels j’essaie ici de plaider, ce n’est pas un principe de « non-intervention » dans les conflits violents qui constituent aujourd’hui une part croissante de la politique mondiale. Au contraire, ce doit être un principe d’intervention, non seulement « humanitaire » mais contraignante par les moyens que donnent aujourd’hui l’interpénétration des processus économiques, technologiques et culturels, sans exclure les « forces d’interposition » quand les conditions de leur présence sont réunies. Mais il semble que l’Europe pourrait tirer de sa propre expérience et de son propre projet de construction l’idée d’un renversement systématique des relations entre le « local » et le « global » dans la procédure de résolution des conflits armés qui mettent en présence des communautés ethniques, culturelles et religieuses à la fois profondément inégales et imbriquées les unes dans les autres.
Le cas du conflit israélo-palestinien est ici exemplaire. Sans doute, chacun en est aujourd’hui conscient, ce qu’on a appelé le « processus de paix » fondé sur les Accords d’Oslo était-il gros d’un redoublement meurtrier des hostilités en raison de son imprécision voulue sur des points fondamentaux et de la manipulation dont il a immédiatement fait l’objet de la part du gouvernement israélien et aussi de l’Autorité palestinienne. Du moins avait-il l’avantage de poser que, en présence et avec l’aide d’une médiation extérieure, la résolution du conflit devait être l’œuvre des adversaires eux-mêmes, alors que la thèse inverse aujourd’hui dominante produit une élévation continue du niveau de la violence et rend les destructions matérielles et morales de plus en plus irréversibles.
Une « anti-stratégie », au sens où j’essaie de préciser l’acception de ce terme, est donc aussi une façon de privilégier les déterminations locales, à la fois parce qu’elles correspondent à des spécificités historiques et géographiques qui contiennent les racines du conflit et ainsi les prémisses de sa solution, et parce qu’elles permettent d’assigner des responsabilités, font prévaloir l’activité sur la passivité : une passivité qui prend aujourd’hui la forme de la conviction que le processus « global » commande tout, ou permet tout. Il ne s’agit donc ni de nier la globalisation ni d’en faire un destin, mais de mettre en œuvre les possibilités qu’elle offre de pratiquer des « interventions » multilatérales qui aident les acteurs du conflit à construire un espace de coexistence en présence d’observateurs, de garants et de médiateurs eux-mêmes responsables. La scène de la violence mondialisée comporte aujourd’hui d’innombrables acteurs plus ou moins puissants et dangereux, et un seul « juge en dernier recours », surpuissant et pour cette raison aussi dangereux que tous les autres réunis. Cependant, ramenée à une imbrication d’espaces de conflictualité locale dont chacun a sa spécificité, cette scène comporte aussi de nombreux « médiateurs » potentiels. L’Europe est l’un d’eux, elle n’est pas le seul. Souvent d’ailleurs, non par hasard, il s’agit aussi d’ensembles transnationaux émergents ou virtuels, comme en Extrême-Orient, dans le Cône sud de l’Amérique latine, en Afrique australe, et comme pourrait l’être une « Ligue Arabe » rénovée, démocratisée et libérée des fantasmes de la « nation arabe », pour ne pas parler de la « nation islamique ». Telles sont peut-être les véritables « forces antisystémiques », pour parler comme Wallerstein, dès lors que l’idée de « déconnexion » a perdu toute signification.
Rencontre des civilisations : un modèle « Méditerranée » ?
Mais on peut alors être plus précis, en prenant appui de façon critique sur le grand débat lancé par la publication des thèses de Huntington à propos du « choc des civilisations ». L’idée de ramener anti-stratégiquement les conflits de leur détermination globale à leur détermination locale, ou du moins de faire prévaloir la première sur la seconde dans le rapport constitutif des deux, n’a de sens que si on peut définir un cadre ouvert, non exclusif, mais suffisamment contraignant géographiquement et culturellement pour que les conflits qui s’y déroulent apparaissent virtuellement comme des « guerres civiles », dont c’est le caractère inexpiable qui doit conduire la communauté à rechercher les voies et les moyens d’une « paix civile », en offrant aux parties en présence la possibilité d’une reconnaissance simultanée, qui facilite leur reconnaissance réciproque. Quelle « communauté », demandera-t-on ? Non pas, à nouveau, une communauté préexistante, mais une communauté d’alliance, qui s’institue en vue d’une telle reconnaissance. Il semble qu’on puisse poser que l’ensemble euro-méditerranéen, dont la construction progressive est elle-même pour l’Europe une façon d’affirmer son originalité tout en se mettant en quelque sorte « hors de soi », ou en associant étroitement affirmation d’une identité propre et admission de l’autre, constitue par excellence un cadre de ce type. Son développement est constamment annoncé, et retardé à la fois par des obstacles objectifs et par des phobies refoulées, qui renvoient à plusieurs siècles de confrontation, avant et après l’époque de la colonisation impérialiste proprement dite.
C’est ici, me semble-t-il, que la théorisation de Huntington peut nous aider a contrario : le concept central de son livre sur le « choc des civilisations » est celui de frontière-monde, entendue comme une « ligne de faille » ou une « fracture » (fault line). La thèse de Huntington est qu’il est impossible, par essence, de réduire de telles fractures, et qu’il faut par conséquent chercher à structurer « l’ordre mondial » autour de la concurrence, voire de l’incompatibilité, des « civilisations » qu’elles séparent. Une telle thèse est clairement d’ascendance schmittienne, elle revient à appliquer dans un cadre supra-national la fameuse distinction « ami-ennemi » dont le juriste allemand du siècle dernier faisait le critère du « politique ». Mais on voit bien aussi que l’idée de l’ensemble euro-méditerranéen repose sur le postulat inverse : non pas que les fractures sont inexistantes, ou qu’elle ne comportent aucune dimension d’hostilité, mais que l’espace de l’institution politique et de la civilité se construit précisément en les prenant comme point de rencontre et d’élaboration d’intérêts communs, qui manifestent en quelque sorte, selon l’expression que l’anthropologue française Germaine Tillion appliquait aux peuples en lutte dans la Guerre d’Algérie, la « complémentarité des ennemis ».
Les récentes polémiques à propos de l’entrée éventuelle de la Turquie dans l’Union européenne, suscitées par la victoire aux élections turques du « parti de la justice et du développement » (AKP), ainsi que par les déclarations subséquentes de V. Giscard d’Estaing, affirmant le caractère « non-européen » de la Turquie et prévenant l’Europe contre le risque d’effondrement qu’entraînerait son adhésion, auront eu au moins le mérite de faire surgir une réalité qui n’appartient pas à l’utopie mais au futur proche : quelles que soient les formules institutionnelles (et il est probable qu’elles couvriront toute une gamme allant de l’intégration à diverses formes d’association), le cas de la Turquie ne sera pas isolé ; c’est tout le Sud de la Méditerranée qui est appelé à construire avec l’Europe un ensemble interdépendant, un creuset de nouvelles relations entre pays « développés » et « en voie de développement », entre cultures imprégnées de traditions religieuses monothéistes antithétiques.
Un tel ensemble, à mesure qu’il acquerra de la consistance, constituera à la fois un facteur d’égalisation des capacités de développement, un relais de l’action politique des Européens dans les affaires du monde, et une puissante incitation à la démocratisation des régimes du monde arabe. Il constitue la véritable façon de dépasser les schèmes invétérés de l’opposition entre « l’Occident » et « l’Orient », qui ne sont qu’une façon parmi bien d’autres de lire l’histoire culturelle de l’humanité. Il est superflu d’insister longuement sur le rôle qu’il pourrait jouer dans l’avancée de questions comme celles de la sécurité collective ou de l’activation des institutions internationales – à moins que comme on peut le craindre aussi la logique « globale » de l’inflammation des frontières ne l’emporte pour une durée indéterminée.
Je lance ces propositions dans le débat comme une contribution d’intellectuel, avec les moyens propres de ma condition : ceux de l’histoire des idées et de l’analyse des discours. Ceux de la « traduction » au sens le plus général du terme. L’intellectuel qu’on perçoit volontiers en retard sur l’événement peut prendre le risque d’être aussi un peu en avance, ou mieux en porte-à-faux. Ce qui est sûr c’est qu’il ne peut, sauf à renier son nom, boucher ses oreilles et fermer ses lèvres. Il se « cassera la gueule », comme disait Althusser ? Sans doute, mais c’est le risque à courir pour conserver une fonction sociale dont beaucoup de nos contemporains ont fini par douter.


Notes:
Ce texte est extrait de la “Mosse Lecture” que j’ai donnée à l’Université Humboldt de Berlin le 21 novembre 2001.
London Review of Books, Volume 24 Number 03, 7 February 2002.
“America and the World: The Twin Towers as Metaphor”, Charles R. Lawrence II Memorial Lecture, Brooklyn College, dec. 5, 2001, texte bilingue anglais-français dans Transeuropéennes, n° 22, printemps-été 2002 (Paris).
“Immanuel Wallerstein on the World Movement facing the capitalist domination”, FSM Porto Alegre II, February 2002, on http://www.attac.org/fsm2002/indexen.html
T. Garton Ash, “The Peril of Too Much Power”, Op.-Ed., The New York Times, April 9, 2002.
Europe versus America, paru au Caire dans Al-Ahram Weekly du 14-20 novembre 2002.
L’essai original de Kagan a paru dans le n° 113 (Juin-Juillet 2002) de Policy Review.
Voir la résolution 1441 du Conseil de Sécurité des Nations Unies (8 novembre 2002).
Le Monde du 19 novembre 2002. Voir aussi son livre L’action et le système du monde, Presses Universitaires de France, Paris 2002.
Monique Chemillier-Gendreau: “Contre l’ordre impérial, un ordre public démocratique et universel”, Le Monde diplomatique, n° 585, 49e année, Décembre 2002, pp. 22-23.
The Clash of Civilizations. Remaking of World Order, 1996.










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