Number   29   June 2002 Articles in original language



FRANCE: MOUVEMENTS ET PARTIS
Alexandre Bilous  

Si le 5 mai 2002 a consacré un sursaut républicain de la population française en dotant Jacques Chirac d’un score sans précédent (plus important que celui de Napoléon III en 1851), le fait marquant des quinze jours qui ont précédé ce scrutin a été la mobilisation profonde de tout le “ peuple de gauche ” dans la rue face à la passivité de la droite ou de l’extrême droite. La manifestation du 1° mai à Paris, à l’appel des syndicats et de nombreuses associations a été parmi les plus importants défilés que la France ait connu (la manifestation de Paris a, selon certains observateurs, rassemblé autant ou plus de personnes que le 13 mai 1968).

Un défilé contre l’extrême droite. Mais à la différence de nombreux défilés de protestation contre la progression de fascistes, celui-ci n’était pas défensif, il n’était pas prostré sur lui même, il ne disait pas “ no passaran ” avec la crainte qu’ils ne passent. C’était un défilé joyeux, offensif, inventif, inorganisé, black, blanc, beur, rassemblant une multitude de jeunes, mais aussi des personnes de tous âges, qui se rendaient au cortège en groupes, en mini manifestations, avec ou sans banderoles, avec des panneaux faits main. Une multitude sublime, qui ne parvenait à avancer tellement elle se trouvait sans cesse renforcée par d’autres cortèges, par d’autres groupes, par d’autres milliers d’individus. Alors le cortège a essaimé, il a pris des chemins de traverse, il s’est développé sur des trajets non prévus, dans d’autres avenues, dans d’autres rues, partout, des grappes, des masses de personnes. Mais comment peut-on compter quand il y a autant de monde ?

Il y eut bien d’autres manifestations du 1° mai un peu partout en France. Mais surtout, elles interviennent après dix jours de manifestations ininterrompues qui se sont déroulées, à l’initiative de la jeunesse scolarisée, malgré les réticences plus ou moins nettement exprimées par la gauche de gouvernement, sur tout le territoire.

En voyant tous ces cortèges et leur vitalité, une question ne pouvait manquer de se poser : comment la gauche gouvernementale a-t-elle fait pour ne pas rassembler ces forces vives, dynamiques ? L’explication de l’échec de Jospin uniquement par la frivolité de ceux qui ne se sont pas rendus aux urnes, par l’éparpillement des voix sur la multitude de candidats de gauche et d’extrême gauche, bref, sur une sorte de “ manque de conscience politique ” de la grande masse des électeurs ne répond absolument pas à cette question.

D’où vient le divorce ? Il serait possible de tenter de répondre en partant d’angles d’attaque très différents : les 35 heures, le minimum vital, les relations entre le pouvoir politique et les interlocuteurs sociaux, la faible croissance des salaires, etc. Puisque le 1ier mai a été un grand mouvement de la jeunesse, nous prenons le parti de nous intéresser aux franges militantes de celle-ci et de mesurer comment l’écart, la coupure, le divorce, se sont produits.

Un premier constat s’impose. Si le cortège du 1ier mai était très mélangé, composé de personnes de toutes origines ethniques (ce qui est un fait relativement nouveau), sur un mot d’ordre unificateur (le refus de Le Pen, de la xénophobie, du racisme), les différences au sein de la jeunesse sont bien réelles. Le mouvement unifié, rassembleur, fruit apparent d’une politique d’intégration à la française, tel qu’il s’est présenté dans ce moment exceptionnel de la fête du travail, masque certains phénomènes plus inquiétants, qui labourent et divisent les jeunes, entre des exclus rejetés dans les banlieues et les autres, ghettoïsant les premiers, donnant plus de chance aux autres.

Des mouvements issus de l’immigration existent depuis près de 20 ans. Mitterrand, qui, malgré ses promesses, n’avait pas accordé, en 1981, le droit de vote aux immigrés pour les élections locales, leur a néanmoins permis de bénéficier du droit d’association.

Depuis la “ marche des beurs ” en 1983, jusqu’à aujourd’hui, l’histoire de la jeunesse immigrée a été scandée par la création de nombreuses associations, la plupart du temps locales, sans grandes coordination. La plus importante de ces associations antiracistes, SOS Racisme, a été totalement récupérée par le PS et est aujourd’hui très peu présente dans les quartiers immigrés.

Leurs luttes ? L’intégration, la lutte contre le “ permis de tuer ” accordé de fait à la police (depuis trois ans, cinq immigrés ont été assassinés par des policiers. Ceux-ci ont bénéficié de non-lieu, ou ont été acquittés, à la demande du Parquet – c’est-à-dire de l’Etat), la mise en cause de la “ double peine ” (l’expulsion du territoire d’un immigré qui a accompli une peine de prison), l’éducation, etc.

Quelques exemples.
A Toulouse, en mars 2001, un groupe “ Black Blanc Beur ”, “ Motivé-e-s ”, s’était présenté aux élections municipales et avait obtenu 12,8% au premier tour. Il avait fusionné sa liste avec celle de la gauche traditionnelle au second tour, ce qui n’avait pas empêché la droite de l’emporter. Porté par un groupe de rap, Zebda, ce mouvement est un des points de référence culturel et politique alternatif dans la ville rose.

Cette expérience “ responsable ” n’a cependant pas suffi à combler le fossé avec la gauche officielle. Le mouvement toulousain, en coordination avec des associations issues de l‘immigration et des quartiers de Lille, de Lyon, St. Etienne et de la région parisienne (en particulier le MIB, Mouvement Immigration Banlieue) a publié, entre les deux tours de la présidentielle, un texte d’une rare violence à l’égard de la gauche. On peut en effet y lire :

Nous n’oublions pas que des responsabilités précises existent. Que la gauche au gouvernement n’a fait que décourager “ le peuple de gauche ” depuis de nombreuses années. En méprisant les colères des exclus, des travailleurs licenciés, des sans-papiers, des jeunes des cités sans avenir, des immigrés sans droit de vote, des victimes de la mondialisation, etc. Cette gauche est responsable et coupable ”.

Même tonalité dans les diverses émissions de la “ Radio Droit de Cité ” (RDC) , une des plus importantes radios associatives de la région parisienne, qui diffuse depuis la cité du Val Fourré à Mantes la Jolie (le Val Fourré, avec 28000 habitants, dont une grande majorité est issue de l’immigration, est le plus grand quartier de France). Après le 1ier tour de la présidentielle, cette radio a organisé des émissions quotidiennes de débats, avec les habitants, les jeunes de la cité, les responsables d’associations, les élus politiques locaux. Selon son animateur, Adile Farquane, “ il n’y a jamais eu autant de coups de téléphone, de personnes faisant part de leur peur, face à la montée de Le Pen. La grande majorité des jeunes sont de nationalité française, puisque nés sur le territoire, mais beaucoup craignaient pour leurs parents, qui ont quitté le Maghreb ou l’Afrique Noire depuis des décennies ”. Si beaucoup d’auditeurs regrettaient de ne pas être allé voter au premier tour, il refusent de se considérer comme responsables du succès de Le Pen. C’est sur la gauche que portent les critiques, et, poursuit Adile, d’abord sur les positions de Jospin adoptées sur le conflit du Proche Orient. “ Les jeunes du Val Fourré n’ont pas accepté que soient mis sur un même plan la politique terroriste d’Israël et la résistance des Palestiniens, qu’ils soient renvoyés dos à dos ”. Les autres critiques très fortes portaient là aussi sur les sans-papiers, sur leur propre insécurité face à la police qui, régulièrement, fait des descentes musclées dans le quartier.

Le MIB, qui intervient dans de nombreux quartiers de la région parisienne fait un constat similaire. Un de ses responsables, Azuz , dresse le même constat accusateur. Pour lui, “ le statut des sans-papiers, l’absence de justice sociale ressentie par les jeunes, la répression ” ont creusé un fossé entre la gauche et les mouvements de jeunes dans les banlieues. Bien plus, l’alignement de Jospin sur les thèmes sécuritaires de Le Pen et de Chirac pendant la campagne a accentué le divorce.

Or ce divorce entre la gauche socialisante et les mouvements sociaux vient de loin. Il faut rappeler que, dès le lendemain de la victoire électorale des socialistes en 1997 (largement appuyée sur les grandes grèves de décembre 1995 et sur le mouvement des sans papiers de 1996), Jospin a refusé tout contact avec des mouvements de chômeurs qui réclamaient une augmentation des minima sociaux en affirmant qu’il ne se situait pas sur le même plan qu’un mouvement de rue parce qu’il tirait sa légitimité des urnes. Tout récemment encore, après le premier tour des présidentielles, il persistait à interdire à ses ministres de participer aux manifestations du 1° mai.

Aussi, il faudra que la gauche officielle accomplisse un gros travail si elle veut renouer des liens. Pour l’instant, les différents mouvements dont nous avons parlé n’accordent aucune confiance à ses promesses lorsqu’elle déclare “ avoir compris le message des Français ”. “ Quels Français ? Ceux qui ont peur des jeunes, qui réclament plus de répression, ou des gens comme nous, qui sommes Français ? ”, dit un des militants. Et il est vrai qu’aujourd’hui, les discours (auto)critiques sont rares (quasi inexistants) au sein de la gauche, ne serait-ce qu’en raison de la proximité des élections politiques. De toutes manières, comme le souligne le texte déjà cité, la plus grande méfiance est de rigueur face à la gauche : “ Nous affirmons qu’à l’avenir, parce que nous sommes épris de justice, aucun soutien ne sera accordé aux candidat(e)s qui ne s’engageraient pas à prendre en compte l’ensemble de nos préoccupations égalitaires, fondement même de la République. Nous sommes responsables et capables de combats de longue haleine ”.

Et l’extrême gauche traditionnelle, essentiellement LO et la LCR ?

Certes, elle a fait un bon score aux présidentielles, et présente beaucoup de candidats aux législatives. La LCR présentera 440 candidats et LO 560. Il faut dire qu’au delà du sens politique de la matérialisation de l’influence de la gauche extra parlementaire dans les élections, un enjeu financier de taille est posé à ses représentants, comme à ceux des autres organisations politiques : chaque électeur permet à chaque parti de bénéficier d’une subvention de 1,8 euro par an.

Mais elle va à ces échéances en ordre dispersé et pas vraiment dans la clarté. Entre les deux tours LO a appelé à ne pas voter Le Pen, mais s’est refusée à donner un mot d’ordre en faveur de Chirac, “ représentant de la bourgeoisie ”. La LCR pour sa part, a été plus ambiguë. Olivier Besancenot, candidat aux présidentielles, avait spontanément déclaré qu’il voterait Chirac au deuxième tour. Puis le Bureau politique de la LCR a publié un communiqué demandant de “ faire barrage à Le Pen dans la rue et dans les urnes ”, sans plus de précision. Et Alain Krivine, lors d’un débat avec des étudiants de Sciences Politiques, poussé dans ses retranchements, a finalement admis son intention personnelle de voter blanc.

La proposition de la LCR de faire des listes communes avec LO s’est heurtée à une fin de non recevoir de cette dernière.

Mais surtout, il est très frappant de constater qu’elle est aussi coupée que la gauche de gouvernement de la réalité des mouvements et associations de banlieue Il est frappant d’observer le manque de relations entre les organisations d’extrême gauche et les mouvements et associations des banlieues. Pour ces derniers, la gauche de la gauche peut être utile, mais “ ce n’est pas notre monde ”. La LCR, plus ouverte aux mouvements de la société que LO, est néanmoins jugée trop “ élitiste ”. Et si l’on pose la question des autres mouvements qui composent la gauche de la gauche, ceux-ci ne sont pas considérés comme faisant partie d’alliés naturels. Ainsi le MIB ou RDC n’ont que peu de relations avec ATTAC, ou avec d’autre mouvement no global. Par contre la solidarité est plus évidente avec les mouvements de solidarité entre Français et Palestiniens.

Bref, le divorce entre des mouvements potentiellement très riches, mais aujourd’hui sans perspectives politiques d’ensemble, et des groupes et partis politiques développant un discours vieilli et inadapté, n’est pas prêt de se résorber.

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