FRANCE. VIEILLE ET NEUF DICHOTOMIE.
Alexéndre Bilous
200.000 entre Perugia et Assise, 25.000 à Berlin, mais moins de 5.000 à Paris, le 11 octobre dernier. Les manifestations de protestation contre la guerre actuelle n'ont pas, jusqu'ici, rencontré une grande audience en France. Comment cela est-il possible, dans ce pays où le mouvement no global a trouvé un certain enracinement et une grande variété d'expressions, où le débat politique a été marqué, de manière marginale mais réelle cependant, par la question de la taxation des transactions financières internationales, où des parlementaires de gauche ont adhéré à l'organisation Attac et soutiennent la taxe Tobin et où le premier ministre lui-même a pris ces questions en considération ?
Comment comprendre ce hiatus entre une prise de conscience grandissante des méfaits des conditions actuelles de la globalisation et la relative apathie face à une guerre qui imposera encore plus le modèle de civilisation "globalisateur" ? Plusieurs facteurs sont à prendre en compte pour décrypter ce décalage.
1. La gauche gouvernementale (PS, PCF, Verts), tout en exprimant sa solidarité avec le peuple américain, a tenu, dès le 11 septembre, à légitimer par avance (avant même d'en connaître les modalités) la riposte du gouvernement américain, qualifiée de "légitime défense". Ce n'est que par la suite que quelques nuances ont été apportées. Lionel Jospin, à l'Assemblée nationale a ainsi mis l'accent, après le début des frappes, sur la nécessaire "proportionnalité" de la riposte. Cependant, dans l'ensemble, la politique gouvernementale, ne se distingue pas de celle du président de la république et de celle de l'Union européenne : accord sur la lutte "contre le terrorisme", frappes "ciblées", nécessité d'épargner les vies des civils et exigence de s'attaquer "à la racine des problèmes", c'est-à-dire l'écart nord-sud et le conflit israélo-palestinien. Et dans le même temps, le gouvernement se dit prêt à participer sans aucune réserve à l'opération "alliée", sans remettre en question le leadership américano-britannique et réduisant ses craintes d'une extension du conflit à une vague pétition de principes.
Les autres composantes de la "majorité plurielle" souhaitaient, lors du débat au Parlement faire entendre leur propre point de vue. Mais le chef du gouvernement n'a pas souhaité de vote, et de vote il n'y a pas eu.
Le parti communiste, qui avait soutenu sans réserve les premières déclarations gouvernementales après le 11 septembre, s'est rapidement trouvé écartelé. Son premier secrétaire, Robert Hue, a été sifflé lors de la fête de l'Humanité, notamment lorsqu'il a approuvé la nécessité d'une riposte et lorsqu'il a signifié qu'il ne fallait pas céder à un "antiaméricanisme primaire". Depuis, la position du PCF s'est affinée. Lors de la réunion de son conseil national le 11 octobre, le PCF a souligné que " La lutte pour éradiquer le terrorisme implique qu'on s'en donne les moyens, y compris, si nécessaire, le recours à l'usage de la force". Mais la question d'actualité est de savoir si la nature de la riposte, "parfaitement légitime dans son principe", décidée par les USA avec les bombardements sur l'Afghanistan et sur éventuellement d'autres pays, répond au problème posé. Rien n'est moins sûr pour le PCF qui, tout à la fois, évoque les souffrances du peuple afghan et le risque de déstabilisation dans des pays arabo-musulmans. La seule manière de lever les dangers et les ambiguïtés est, pour les communistes, que le droit international sous l'égide des Nations unies encadre tout usage de la force.
Ces propos, qui se distinguent plus par le ton que par le contenu du discours de Jospin, les communistes auraient souhaité les voir adoptés dans un texte voté par l'Assemblée. De même que les Verts, dont le député Noël Mamère avait fait part de son "non à la guerre". Le premier ministre n'a pas souhaité que ces différences de ton s'expriment lors d'un vote public. Et c'est avec l'appui du parti gaulliste que la question du vote a été évacuée. Cependant, ni le PCF ni les Verts, après des protestations d'usage, n'ont engagé quelque action que ce soit, au plan parlementaire, pour tenter d'obtenir satisfaction.
L'autre composante de la gauche, le MDC (mouvement des citoyens), dirigé par Jean-Pierre Chevènement est, lui aussi d'accord avec la réponse américaine. L'ancien ministre de l'Intérieur et de la Défense, qui avait démissionné lors de la guerre du Golfe, a estimé cette fois que la "riposte" américaine, sous la forme des frappes en Afghanistan, était "légitime". Indiquant que "la communauté internationale n'est pas en guerre avec le peuple afghan et encore moins avec l'islam", il a répété que les opérations américaines répondaient à un objectif "légitimé par l'ONU". Il s'est par ailleurs lui aussi inscrit dans la logique d'une intervention de la France sur le terrain évoquée par Jacques Chirac en notant que "le président de la république ayant annoncé que la France interviendrait au-delà des moyens actuels, il est important que le Parlement soit saisi afin que l'action soit convenablement ciblée". Lui non plus n'a pas été entendu.
Au bout du compte, en France, l'effet "Union Sacrée" l'a jusqu'ici emporté sur toute autre considération, et ce, pour deux raisons principales :
- la "cohabitation" entre un président de la République de droite et un gouvernement de gauche impose une grande prudence sur les sujets internationaux (C'était déjà vrai quand Mitterrand était président et que le Premier était de droite). Cette "règle" de bons usages s'est encore plus vérifiée lors de la crise enclenchée le 11 septembre. La France "doit parler d'une seule voix" dit-on à Matignon comme à l'Élysée.
- dans six mois se déroulera l'élection présidentielle. Chaque semaine, les staffs des deux candidats principaux (même s'ils ne se sont pas officiellement déclarés), Chirac et Jospin, étudient attentivement les cotes de popularité et les principales attentes des Français, telles qu'elles s'expriment dans les sondages. Bien que la politique de la France se soit distinguée, dans le passé, de celles des autres pays européens sur les relations avec les USA et sur la question du Moyen Orient, l'alignement sur la politique américaine, avec des "mais" de principes, est aujourd'hui de règle.
2. Le mouvement syndical a été silencieux pendant cette période, se contentant de communiqués. La CGT, le 4 octobre dernier, "a condamné les actes barbares commis le 11 septembre dernier qui, ayant visé mortellement des salariés, de simples citoyens, ont atteint profondément tous les travailleurs et tous les peuples. Ces attentats ne représentent ni un affrontement entre civilisations, ni l'expression dévoyée d'une réaction contre l'oppression. Ils sont le produit d'un fanatisme qui poursuit ses objectifs dangereux. Celui-ci doit être fermement combattu. Les responsables doivent être recherchés et punis, les réseaux démantelés. Au moment où une intervention militaire se dessine, la CGT réaffirme son rejet de toute démarche de représailles ou de vengeance qui se retournerait contre d'autres peuples, d'autres travailleurs. La guerre ne peut être une solution pour éradiquer le terrorisme". Mais un long débat l'a traversée au moment de décider de sa participation à la manifestation, initiée par des organisations d'extrême gauche, par des associations et par le mouvement de la Paix le 11 octobre. Dans un premier temps elle a refusé de s'y joindre, au motif que cette manifestation "n'était pas syndicale". Puis elle ne s'y ralliée que du bout des lèvres, sans engager de campagne de mobilisation et avec une participation minimale (une ou deux VIP syndicales au premier rang).
Les réactions des autres syndicats ont été aussi faibles, si ce n'est inexistantes. A l'exception de SUD cependant, qui a distribué des tracts dans les entreprises où il est présent. Or ce syndicat, dont les dirigeants ont rompu il y a quelques années avec la CFDT et ce qu'ils considéraient comme la ligne "droitière" de sa direction, est relativement faible, et essentiellement implanté dans la fonction publique et le secteur public.
3. Le mouvement antiglobalisation pour sa part, a tenté de se mobiliser et de mobiliser l'opinion publique. La plupart des organisations qui s'en réclament, de plus ou moins près, ont donc lancé une initiative, le 11 octobre dernier, sous la forme d'une manifestation à Paris et dans les grandes villes de province.
Le nombre d'organisations qui avaient appelé à cette manifestation était imposant. Depuis ATTAC jusqu'au PCF, en passant par la CGT, la Ligue des droits de l'homme, la Confédération paysanne (dont José Bové est le porte parole), le mouvement de la Paix, SUD, la LCR, etc. Mais la mobilisation n'a pas suivi. Tout d'abord, la plupart des "grandes" organisations (PCF, CGT) n'avaient envoyé que des délégations restreintes et composées de personnes peu connues, histoire d'être partie prenante sans l'être tout à fait. Ensuite, cette faiblesse de la mobilisation éclaire de manière assez crue les conditions dans lesquelles les rassemblements de ces dernières années se sont agrégés, et ont donné des résultats ou des illusions de résultat.
Les mouvements qui se sont développés depuis une quinzaine d'années ont des caractéristiques relativement communes. Ce sont des mouvement qui ont des objets assez délimités (la taxe Tobin, le soutien aux sans papiers, aux sans logis, aux immigrés, etc.) et qui mobilisent des individus et des groupes en raison de leur caractère limité (épuisement des grandes idéologies, etc.). Mais dans le même temps ce sont des mouvements dont les acteurs ont conscience de mettre en cause le libéralisme économique et ce qu'il engendre en termes d'inégalités, voire de mettre en cause les formes actuelles de la globalisation.
Faut-il alors penser que le mot d'ordre d'ATTAC "agir local, penser global" est stimulant ? On peut en douter pour plusieurs raisons.
Tout d'abord la fusion entre ces différents mouvements ne s'est réalisée qu'à de rares exceptions : la manifestation de protestation (plus de 100.000 personnes) contre les lois Debré sur l'immigration en 1997 en était une ; dans une moindre mesure, la mobilisation lors du sommet de Nice en était une autre.
Dans un autres registre, l'action des cheminots en décembre 1995 a entraîné une mobilisation de vastes secteurs de la fonction public et surtout a bénéficié du soutien de l'opinion publique (de nombreux salariés du privé étaient partisans de cette grève, eux qui éprouvaient de grandes difficultés pour agir dans leur entreprise. Certains parlèrent alors de "grève par procuration"). Mais cette action très forte, qui a profondément marqué la vie du pays, n'a pas interrompu le trend de désyndicalisation qui affecte la France (où l'on compte seulement 9% de syndiqués dans la population salariée) et n'a pas été suivie de pratiques de masse visant l'adhésion du plus grand nombre. Elle n'a pas non plus été accompagnée (ou suivie) d'une réflexion politique ou syndicale approfondie sur l'articulation entre les différentes sphères de la vie en société (l’économique, le politique, le social). Alors que ce mouvement de grève, parce qu’il a été puissant et populaire avait su, au cours des trois semaines qui avaient ébranlé la France, réaliser une nouvelle forme de fusion entre des problématiques qui, dans la gestion actuelle des sociétés modernes, sont totalement segmentées. Il s’était présenté comme catalyseur et analyseur des manques de la société française. Personne n'en n'a bénéficié. Une "explosion" de plus, comme en connaît régulièrement la France.
Une autre raison qui milite en défaveur de l' "agir local, penser global" est que cette formule reconduit, sous une autre forme, la vieille dichotomie entre le social (le local) et la politique (l'action de transformation de la société).
Mais, s'il n'est pas stimulant, ce mot d'ordre reflète à sa manière la réalité française et les difficultés auxquelles s'affrontent ceux qui, aujourd'hui, souhaiteraient cristalliser dans une mobilisation contre la guerre, le sentiment assez diffus de refus de la globalisation.